Oublions quelques minutes les courriels incendiaires de lecteurs reçus après la publication des propos musclés de Daniel Cohn-Bendit à l’encontre de la Suisse, répétés ensuite lundi soir à la Télévision suisse romande, sur le plateau de l’émission «Infrarouge». Passons aussi – mais sans l’oublier – sur les attaques au vitriol de ceux pour qui, une fois le résultat de la votation acquis, le débat devrait être définitivement clos. Chose évidemment inacceptable dans une démocratie tout court où le respect des règles et des résultats ne doit pas bâillonner la minorité de l’électorat battue dans les urnes.

La démocratie directe a ses règles et l’interdiction des minarets en Suisse, votée dimanche, n’est malheureusement pas une anomalie à l’échelle européenne. Dont acte. Beaucoup d’observateurs le reconnaissent: un référendum similaire, dans beaucoup d’autres pays de l’UE à commencer par nos grands voisins, ou par des pays prospères à la longue tradition d’ouverture sur le monde tels que les Pays-Bas, risquerait d’aboutir au même résultat. Fermez le ban institutionnel: ce vote restera, quoi qu’il en soit et quoi qu’il advienne, gravé dans le marbre politique de la Confédération. Ce qui n’empêche nullement de le regretter, de poursuivre le débat et d’examiner ce qu’il dit, sur le fond, de nos relations avec l’UE.

La leçon, là, est claire, brutale et à méditer: plus que jamais – bien au-delà des querelles fiscales et des arrangements à trouver sur la pratique future du secret bancaire – la pratique helvétique des votations à tout crin est bel et bien l’obstacle majeur à un rapprochement, voire une intégration future à l’Union européenne. Jamais une communauté d’Etats démocratiques ayant librement décidé de partager leur souveraineté ne pourra accepter que l’un d’entre eux vote sur des sujets aussi explosifs que l’interdiction des minarets ou, pire sur le plan institutionnel, remette en cause des décisions communautaires prises, soit à l’unanimité, soit à la majorité qualifiée. Et jamais le Parlement européen – sur lequel la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe a exigé, ces derniers mois, un renforcement du contrôle des parlements nationaux – n’acceptera une telle ingérence systématique des urnes. Le choc est donc frontal. L’impasse totale. Avec ce que cela suppose de rancœurs et d’arrogance démocratique de part et d’autre.

Alors? Reste à ramasser les morceaux du puzzle. Sans oublier que l’émotion politique, à son comble avec l’affaire des minarets, n’aide jamais au discernement et à la compréhension.

Le premier morceau porte sur l’exception Suisse. René Schwok, de l’Institut européen de l’Université de Genève, aime à le rappeler: si la Confédération intègre un jour l’UE, elle ne pourra le faire qu’après avoir négocié une série de dérogations majeures. Une sorte d’«opt out» à la mode britannique, puissance dix. Même si, paradoxalement, le fait d’être aujourd’hui dans l’espace Schengen fait statutairement de la Suisse un pays presque aussi européen que le Royaume-Uni. Or toute dérogation suppose l’accord des deux parties. Ce qui, soyons lucides, ne pourra être obtenu que dans deux types de circonstances: un cataclysme politique ou économique imposant un rapprochement brutal. Ou une volonté politique commune forcenée du coté suisse et du coté européen, pour lequel les partisans d’un rapprochement avec l’UE feraient bien de se battre férocement s’ils veulent l’obtenir un jour.

Le second morceau porte sur la démocratie directe elle-même. L’évidence oblige à dire qu’elle ne pourra pas rester intacte en cas de rapprochement avec l’Union. Ni sur le fond, ni sur la forme. Faudra-t-il, comme le suggèrent pas mal d’experts à Bruxelles, rehausser le seuil de voix nécessaires pour faire déboucher une initiative populaire? Faudra-t-il rediscuter et redélimiter son champ d’application? Dans ce domaine, la Suisse s’en remettra bien sur à une «réforme autonome». Mais la plus grande erreur serait d’ignorer cette donnée de base, tant le paysage européen fait partie de l’avenir du pays. Envoyer des courriels incendiaires est une chose. Marteler que le peuple s’est exprimé pour faire taire les débats d’idées en est une autre. Le courage, au milieu, est de reconnaître que la votation sur les minarets ne résout aucun problème, ni politique, ni religieux, ni culturel, ni identitaire. Elle ne fait qu’en poser.