Bruxelles

Ursula von der Leyen et Christine Lagarde, les amazones de l'Europe

Les dirigeants des 28 pays membres de l’UE ont nommé mardi soir les futurs responsables des institutions européennes. La ministre allemande de la Défense présidera la Commission

Ursula von der Leyen sera le nouveau visage de l’Union européenne pour les cinq années à venir. La ministre allemande de la Défense, issue de la CDU chrétienne-démocrate, parfaite francophone et fédéraliste assumée, a finalement été désignée mardi soir par les dirigeants des Vingt-Huit pour succéder au Luxembourgeois Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission.

Retrouvez notre portrait publié en 2006, lorsqu’elle était ministre de la Famille: Ursula von der Leyen, la «super nanny» allemande

Le Conseil, instance représentative des Etats membres, sera présidé par l’actuel premier ministre libéral belge, Charles Michel, en remplacement du Polonais Donald Tusk. La diplomatie communautaire sera dirigée par l’ancien président du Parlement européen, le socialiste espagnol Josep Borrell à la place de l’italienne Federica Mogherini. Le suspense demeurait en revanche, mardi soir, sur le futur président du Parlement européen que les eurodéputés, réunis à Strasbourg pour la première session de leur législature 2019-2024, éliront ce mercredi. Le socialiste italien David-Maria Sassoli serait en pole position, damant le pion à l'allemand Manfred Weber qui postulait initialement pour la Commission. Le mandat de cinq ans pourrait être partagé en deux, au profit d’un candidat libéral ou écologiste telle la co-leader des Verts, l'allemande Ska Keller. 

Lire notre éditorial: Bruxelles, après les fractures

Christine Lagarde à la BCE

La réalité des pouvoirs au sein de l’Union européenne fait toutefois qu’une autre femme sera en pole position aux côtés d’Ursula von der Leyen: il s’agit de l’ancienne ministre française des Finances Christine Lagarde, actuelle patronne du Fonds monétaire international (FMI), nommée candidate au poste de gouverneur de la Banque centrale européenne. Ce poste décisif, gardien de l’euro, la monnaie unique en vigueur dans dix-neuf pays membres de l’UE, sera disponible au départ de son actuel titulaire, l’Italien Mario Draghi, fin octobre.

En prenant la direction de la BCE, dont le siège est à Francfort, Christine Lagarde coupe court au débat empoisonné qui commençait à se propager sur la candidature de l’actuel numéro un de la Bundesbank, Jens Weidmann, soutenu par les conservateurs allemands. Son opposition passée au soutien de la BCE aux pays en difficulté de la zone euro – dont Christine Lagarde négocia l’assistance financière – a clairement entraîné sa mise à l’écart.

La Banque centrale européenne est une institution indépendante des Etats dont le gouverneur est nommé pour huit ans. Il s’agit donc d’une victoire de la diplomatie financière française, mais sans aucune assurance que Paris sera plus écouté à Francfort. Mario Draghi, réputé pour avoir calmé les marchés financiers en 2012 en promettant de faire «tout ce qui est possible» (Whatever it Takes) pour défendre l’euro, n’a jamais ménagé son pays, l’Italie, aujourd’hui en situation de dérapage budgétaire et d’endettement excessif. Petit nuage sur cette nomination: les démélés de Christine Lagarde avec la justice française, l'intéressée ayant été condamnée pour «négligence» en décembre 2016 par la Cour de justice de la République française dans l'affaire de «l'arbitrage» entre le Crédit Lyonnais et l'Etat, qui sera jugée le 9 juillet à Paris. Son ex bras droit Stéphane Richard, aujourd'hui PDG d'Orange, compte parmi les accusés.

Lire aussi notre portrait, rédigé avant la condamnation pour «négligence»: Christine Lagarde, un parcours de première classe

Près de 36 heures de négociations

Ce quatuor de nominations, intervenu mardi vers 19h, est le résultat de près de 36 heures de négociations à Bruxelles, où les dirigeants de l’Union s’étaient séparés mardi à la mi-journée sur un constat de complet désaccord. Le plus surprenant est l’attitude des pays d’Europe de l’Est – en particulier la Pologne et la Hongrie en délicatesse avec la Commission en raison de leurs infractions à l’Etat de droit – qui réclamaient de façon tonitruante un représentant de leur zone géographique. Ils n’ont au final pas obtenu gain de cause, sauf si un candidat de l’Est venait à être élu aujourd’hui à la tête du Parlement européen.

L’autre forcing qui avait paralysé les discussions venait du camp conservateur. Celui-ci réclamait la présidence de l’exécutif communautaire, compte tenu de sa victoire aux élections européennes du 26 mai et du fait qu’il dispose du plus grand nombre d’élus à Strasbourg (182). Au final, l’arrivée d’Ursula von der Leyen concrétise ce rapport de force politique. La seule force politique pro-européenne jusque-là ignorée dans ces nominations est le groupe écologiste. Là aussi, il faudra regarder aujourd’hui le partage des tâches et des présidences de commission au sein du Parlement européen pour juger de l’influence des Verts, qui ont nettement progressé dans les urnes. 

Au tour des commissaires

Reste deux étapes majeures: la première sera, pour la future présidente allemande de la Commission, d’obtenir le vote majoritaire des 751 eurodéputés prévu à la mi-juillet à Strasbourg. Ursula von der Leyen devra ensuite constituer son équipe de 26 commissaires (nommés par les pays membres, le Royaume-Uni ayant prévu de quitter l’UE au 31 octobre), parmi lesquels figure déjà l’Espagnol Josep Borrell.

Seconde étape: le processus d’audition au Parlement européen de chaque commissaire nominé. La bataille pour représenter l’Union européenne n’est pas terminée et il est probable que les fractures constatées lors de ces longues journées de négociations laisseront des blessures. Après maintes difficultés, le tandem parfois chaotique constitué par Angela Merkel et Emmanuel Macron peut en revanche être satisfait: au final, les intérêts de l’Allemagne et de la France, mais aussi le souci de compétence et de renouvellement de cette nouvelle «équipe d’Europe» sont plutôt au rendez-vous. Aux forceps.

Publicité