Une première visite en forme d’épitaphe. 17 juillet 2019. Ursula von der Leyen vient d’être confirmée par un vote des eurodéputés, à une courte majorité, comme présidente de la Commission européenne. De retour à Bruxelles, l’ancienne ministre allemande de la Défense s’arrête à l’ambassade d’Allemagne. Histoire d’enterrer pour de bon sa vie politique «d’avant»: «Elle nous a dit d’emblée que nous devions changer de paradigme, que son repère n’était plus Berlin, mais l’intérêt de l’Union. La rupture ne pouvait pas être plus franche», se souvient un diplomate allemand. Moins d’un an plus tard, la crise du Covid-19 nourrit pourtant encore les interrogations: et si VDL, son surnom fait de ses initiales, continuait en réalité de rouler pour la République fédérale, sorte de vice-chancelière installée au Berlaymont, le QG de la Commission? «Son problème est sa proximité connue et réelle avec Angela Merkel, poursuit notre interlocuteur. Elle doit trouver une manière d’assumer son indépendance.»

La CDU des années Kohl, le protestantisme en sus

L’itinéraire personnel de cette mère de sept enfants, mariée à un médecin devenu industriel dans le secteur de la santé, dit pourtant combien Ursula et Angela sont différentes. A VDL, née en 1958, fille d’un haut fonctionnaire européen, ancienne élève de l’école européenne de Bruxelles, partie pour être médecin puis diplômée de la London School of Economics, le profil caractéristique de la grande bourgeoisie ouest-allemande, arrimée à l’UE et à l’OTAN, l’alliance militaire dominée par les Etats-Unis. A Angela Merkel, née en 1954, fille de pasteur et scientifique éduquée en Allemagne de l’Est, sans enfants, la légitimité de la réunification survenue en 1990. Deux femmes forgées néanmoins au même moule politique: celui de la CDU chrétienne-démocrate des années Helmut Kohl, avec leur foi protestante en arrière-plan. «La première est une héritière dont la destinée était pour ainsi dire scellée. La seconde est le fruit de l’histoire. Pour von der Leyen, le hasard n’a, au fond, jamais pesé. Tout était écrit», jugeait, lors de sa nomination suggérée par le président français, Emmanuel Macron, l’influent magazine Der Spiegel.

Le résultat se voit, à chacune de ses prises de parole en allemand, en français ou en anglais. Tout est chorégraphié. Pas question, lors de la crise du Covid-19 et malgré la tempête que traverse l’Europe communautaire, de laisser son script dérailler. «Sauf sur les questions économiques, où les commissaires européens Thierry Breton (Marché unique) et Paolo Gentiloni (Economie) existent par eux-mêmes, VDL veut accaparer toute la lumière, nous confiait, en début d’année, l’ex-député européen français Alain Lamassoure. Elle veut vraiment incarner l’Europe mais peine à trouver les mots qui font vibrer et marquent l’opinion. Quand on affronte Orban, savoir parler au peuple est indispensable.»

Lire aussiUn baptême du feu redoutable pour Ursula von der Leyen (avril 2020)

Quand la visioconférence n'aide pas 

Le passage en visioconférence, qui la voit le plus souvent s’exprimer par écrans interposés devant une salle de presse vide, aux côtés du président belge du Conseil européen, Charles Michel, accentue cette impression de mise en scène et de manque de naturel. Angela Merkel, ses tailleurs bleu clair ou vert pâle et ses réponses parfois lapidaires font, depuis une décennie, partie du décor. Ursula von der Leyen aime porter du blanc et prolonge ses réponses avec un long sourire: «Pour faire simple, VDL féminise à fond la fonction. C’est aussi ça qui peine à rentrer dans les mœurs. Elle n’incarne pas, au premier abord, une Europe forte et sûre d’elle», juge Daniel Cohn-Bendit, autre «ancien» de l’hémicycle strasbourgeois.

Le risque, c’est qu’elle se perçoive comme une ambassadrice en chef de l’Union européenne alors qu’elle en est la patronne.

La méthode est l’autre différence entre Ursula et Angela. La première, ministre de la Famille, du Travail puis de la Défense dans le gouvernement allemand, aime travailler seule, avec un cercle restreint de collaborateurs. Vieux réflexe. A la fin des années 1970, alors qu’elle étudiait à Londres, les terroristes de la Fraction Armée rouge, équipés par Berlin-Est, firent courir le bruit qu’ils préparaient son enlèvement. Résultat: l’habitude du secret et la prolifération, autour d’elle, d’intermédiaires qui, à la tête de la Bundeswehr, lui causa de sérieux soucis. «Elle aurait engagé des consultants extérieurs sans passer par un appel d’offres public et devait être interrogée par une commission d’enquête parlementaire à ce sujet. L’affaire du bateau-école Gorch Fock, dont les frais de rénovation ont littéralement explosé, a également terni son image», raconte, dans une note écrite pour l’Institut Montaigne, Michaela Wiegel, correspondante à Paris de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Là où Merkel laisse mûrir publiquement le débat – jusqu’à son pourrissement parfois, au grand dam de ses partenaires français – VDL préfère les portes dérobées: «Le risque, c’est qu’elle se perçoive comme une ambassadrice en chef de l’Union européenne alors qu’elle en est la patronne», tranche un diplomate parisien.

Lire également: Ursula von der Leyen, une dirigeante condamnée au bras de fer avec ses partenaires

«L’autre question est celle de sa «caste». Peut-on échapper aux lobbies industriels allemands, ou affronter les juges de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, lorsque l’ADN politique fédéral est familial?» Daniel Cohn-Bendit croit à la transformation par la fonction: «Elle doit oser pour s’imposer et faire oublier le soupçon d’arrogance allemande qu’elle porte en elle. Le Covid-19 est en cela une chance. Elle dispose d’un levier fort sur les Etats membres: la relance de l’économie et la transformation écologique.» A condition de ne pas sous-estimer le danger qu’encourt l’UE: «C’est le problème de nombreux héritiers, complète un ex-collaborateur de son prédécesseur, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Ils ne voient jamais leur patrimoine s’effondrer. Ils sont programmés pour durer, pas pour réinventer.» Or l’Union a aujourd’hui besoin d’un commandant en chef. Pas d’une vice-chancelière.


Profil

1958 Naissance à Bruxelles.

1980-1991 Etudes de médecine et d’économie.

2003 Elue au Bundestag pour la région de Hanovre, nommée ministre de la Famille.

2009 Ministre du Travail.

2010 Pressentie pour la présidence de la République fédérale. Ne se présente pas.

2013 Ministre de la défense.

2019 Présidente de la Commission européenne.