Au sud de Manhattan, à l’embarcadère No 6, l’aube commence à éclairer l’East River et le Brooklyn Bridge. Dans un vrombissement soudain, de puissants hélicoptères MH53 Seadragon apparaissent dans le ciel, transperçant le silence du petit matin. Ils vont bientôt acheminer des journalistes américains et étrangers sur le Wasp, un porte-avions et navire d’assaut amphibie mouillant à une centaine de kilomètres de la côte. A l’occasion de la Semaine de la marine (Fleet Week) à New York, où convergent des navires du monde entier, la Navy américaine produit un grand effort de communication.

Aux Etats-Unis, elle vise à redorer son image. Selon un récent sondage Gallup, seuls 9% des Américains comprennent la mission de leur marine militaire et seuls 11% pensent qu’elle joue un rôle important dans la défense des Etats-Unis. Elle profite du bicentenaire de la guerre de 1812 contre la Royal Navy britannique, date où elle a commencé à se développer, pour tenter de se réconcilier avec le pays. Au plan international, la plus puissante marine du monde entend montrer le rôle que joue l’Amérique pour préserver la liberté des mers.

A bord de l’USS Wasp, un monstre des mers de 21 000 tonnes d’acier, de 400 tonnes d’aluminium et de plus de 640 kilomètres de câbles électriques construit en 1987 et basé à Norfolk en Virginie, le Hangar Bay fourmille de matelots, officiers de la marine et membres du corps des Marines. Le bâtiment, un labyrinthe de 14 niveaux reliés par des passerelles vertigineuses et des couloirs étroits, transporte plus de 1000 membres de la Navy à proprement parler et un peu moins de 2000 Marines. Dans l’Upper V, l’immense cale où trônent des véhicules amphibies, Brian Smith, 22 ans, d’Atlanta, explique qu’il a rejoint le corps des Marines pour subvenir aux besoins de son fils. «En tant que mécanicien attaché à la base de Camp Lejeune en Caroline du Nord, je gagne 1600 dollars par mois sans compter que je bénéficie d’une assurance maladie et que je suis nourri logé. Faire partie des Marines m’oblige aussi à m’engager pour quelque chose.»

Sur le pont supérieur, Christopher Fernandez, 21 ans, est aussi basé à Camp Lejeune. Il avait à peine achevé le collège qu’il rejoignait déjà les Marines. Sa dernière grande mission fut à Haïti pour venir en aide aux victimes du tremblement de terre de 2010. Il a également été en Afghanistan. «Nous avons formé les forces afghanes dans la province de Helmand et le district de Nawa. Je pense que notre action a permis de faire progresser la sécurité dans le pays.» Sa perception du pays a-t-elle changé? Sur le USS Wasp, aucun militaire ne semble prêt à dire du mal des Afghans, conscient qu’il vaut mieux éviter les bavures que furent la tuerie de 17 civils afghans par un GI, l’incinération de Corans sur la base de Bagram et le fait que des soldats américains urinèrent sur des cadavres de talibans. «C’est une société moderne et les Afghans sont des gens civilisés», souligne Christopher Fernandez. Ce dernier ne va pourtant pas finir ses jours dans les Marines. Il va entamer des études de médecine à l’Université de Central Florida.

Sur le porte-avions USS Wasp, les responsables de la Navy ne cachent pas leur fierté de présenter leur navire au public new-yorkais. Mais ils restent conscients du contexte économique difficile des Etats-Unis qui pourrait induire de sévères coupes budgétaires. En campagne à Jacksonville, en Floride, le candidat présomptif du Parti républicain à la Maison-Blanche, Mitt Romney, en fait un argument électoral: «Plutôt que de réduire le nombre de vaisseaux que nous achetons ou construisons par année, tel que le souhaite le président (Obama), je prévois d’en construire 15 au lieu des 9 actuellement.»

Responsable de la salle où sont coordonnées les sorties d’avions et hélicoptères avec celles des véhicules amphibies, Richard Thousand, 44 ans, a déjà roulé sa bosse plusieurs fois autour du globe. En 27 ans de carrière, ce major (lieutenant commander) est inquiet: «Notre plus grand défi, c’est l’économie. Avec les coupes budgétaires, on réduit la taille de la marine. Nous devons prendre des mesures draconiennes pour exhorter des matelots à quitter la Navy, mais vu l’état de l’économie, ils n’ont aucune envie de le faire. Certains ont des problèmes avec leur maison dont la valeur s’est effondrée. Pour nous, il devient toujours plus difficile d’acquérir les pièces détachées. Or si nous voulons être dotés des navires du futur, les Etats-Unis doivent aujourd’hui faire attention à la manière de dépenser l’argent.» Richard Thousand, qui se décrit comme un «geo-bachelor», un célibataire par la géographie, bien qu’il soit marié depuis 25 ans, a néanmoins la pupille qui brille quand il parle de ses engagements passés: «En 1995, j’étais sur le croiseur USS Normandy en Méditerranée. Après dix jours, nous avons tiré un missile Tomahawk sur la Bosnie. Là je me suis dit: «Ouah, on fait vraiment quelque chose.»

Au plan géopolitique, la Navy est mise à rude contribution en mer de Chine du Sud, où Pékin projette sa nouvelle puissance en intimidant des alliés de l’Amérique comme les Philippines. Le président Barack Obama a d’ailleurs fait du Pacifique occidental et de l’Asie l’une des priorités stratégiques de la Maison-Blanche.

L’Arctique aussi est un défi pour la marine américaine. Une récente étude du US Naval War College révèle que la Navy n’est pas à même actuellement de protéger ses intérêts dans le grand Nord et qu’elle sera contrainte de compter sur des pays comme… la Russie et le Canada. Forte de ces faiblesses, une commission du Sénat a débattu mercredi de la nécessité, pour les Etats-Unis, de ratifier la Convention de l’ONU sur le droit de la mer. La secrétaire d’Etat Hillary Clinton, le secrétaire à la Défense Leon Panetta ou encore le chef d’état-major des armées Martin Dempsey l’ont martelé: ratifier ladite convention, c’est se donner une carte de plus pour régler les problèmes de la mer de Chine ou de l’Arctique, où les plateaux continentaux regorgent d’hydrocarbures.

La plus puissante marine du monde entend montrer le rôle que joue l’Amérique pour préserverla liberté des mers