Le délai de recours contre la décision du ministre britannique de l'Intérieur Jack Straw de libérer Augusto Pinochet a expiré mardi soir à 17 heures GMT, sans que l'on sache si et quand l'ancien dictateur chilien quittera finalement le Royaume-Uni. Les Etats et défenseurs des droits de l'homme «intéressés au dossier» pouvaient contester l'intention du secrétaire au Home Office d'étendre les poursuites engagées il y a quinze mois à Londres contre l'ancien homme fort de la dictature militaire chilienne. En théorie, Augusto Pinochet peut désormais quitter sa cage dorée et s'envoler pour Santiago à n'importe quel instant, mais un porte-parole de Jack Straw juge «très peu probable» une décision immédiate du ministre, qui «doit examiner en détail les rapports» soumis par les différents gouvernements étrangers impliqués dans la procédure.

Avant-goût d'épilogue

Il planait mardi dans la capitale britannique comme l'avant-goût de l'épilogue d'une très longue saga juridico-diplomatique, avec l'annonce par le Ministère de la défense de l'arrivée aujourd'hui sur la base militaire de Norton Brize d'un avion de l'armée chilienne susceptible de rapatrier prestement le souffreteux général. Pinochet est bientôt de retour à la maison, même si espèrent ses opposants dans un ultime sursaut d'optimisme, de tels avions ont dû à deux reprises par le passé effectuer un aller-retour transatlantique à vide au dernier moment.

Quelques jours seront «vraisemblablement» nécessaires avant de voir Pinochet quitter le Royaume-Uni, estime Andrew Hogg, représentant de l'organisation Medical foundation for the Care of Victims of Torture. Jack Straw doit en principe réserver au parlement du royaume (en l'occurrence à la Chambre des communes) la primeur de son verdict exécutoire. Aucune des parties n'envisage de s'adresser en dernier ressort à la Haute Cour de justice, en raison du caractère aléatoire et très onéreux d'une telle procédure.

Du côté des gouvernements qui réclament l'extradition de Pinochet, on jouait hier mollement la carte de la protestation. Madrid, probablement assez heureux de restaurer des relations diplomatiques moins houleuses avec le Chili, allié prioritaire en Amérique du Sud, multiplie les gestes dilatoires et paradoxaux. Ainsi, le gouvernement espagnol a transmis d'un côté à la Grande-Bretagne une demande du juge Baltasar Garzon, le magistrat à l'origine de l'affaire Pinochet, réclamant un contre-examen médical du général sénateur à vie – examen auquel Pinochet a bien entendu refusé de se soumettre. De l'autre, le cabinet Aznar a par avance indiqué qu'il ne contesterait pas la décision finale de Londres. Quant à la France, la Suisse et la Belgique elles n'ont pas manifesté l'intention de réactiver leurs requêtes initiales d'extradition, tout en faisant preuve, côté suisse, d'un certain scepticisme (lire ci-dessous). La Suisse ne connaissant pas le contenu de l'expertise médicale d'Augusto Pinochet, elle ne peut se prononcer sur son maintien en détention et sa capacité de participer à un procès. Berne n'a toutefois pas demandé de nouvel examen médical.

Enfin, au nombre des plaignants de la dernière heure figuraient mardi quatre organisations de défense des droits de l'homme et victimes de la junte accusée de la mort ou de la disparition de plus de 3500 personnes entre 1973 et 1990. Accompagnés par quelques dizaines de manifestants aux cris de «non à l'impunité», Amnesty, l'association des familles des disparus au Chili, la Medical Foundation for the Care of the Victims of Torture et Redress Trust ont déposé une motion au Ministère de l'intérieur britannique exigeant la levée du secret médical, soupçonnant que le dossier «pourrait ne pas refléter la véritable condition du général». Amnesty International, à la pointe du combat pour faire traduire Pinochet en justice depuis le début de l'affaire, ne se fait plus guère d'illusions. «L'essentiel pour nous est que Pinochet a désormais perdu sur le terrain du droit et de la morale, et il ne s'échappera – s'il s'échappe – que grâce à un concours de circonstances.»