Le gouvernement allemand craint-il les représailles de la Corée du Nord? La question est ouvertement posée par le quotidien de centre gauche Süddeutsche Zeitung, qui suit de près l’interminable feuilleton de l’auberge de jeunesse City Hostel Berlin, située entre la porte de Brandebourg et Checkpoint Charly, au cœur du quartier gouvernemental. L’établissement, inauguré en 2008, occupe une partie des locaux de l’ambassade de Corée du Nord en Allemagne.

La location des lieux par l’entreprise familiale turque EGI GmbH – la maison mère de City Hostel – rapporterait quelque 40 000 euros de loyer par mois à Pyongyang, «en violation de la résolution 2321 du Conseil de sécurité de l’ONU», assure l’élu local social-démocrate Tom Schreiber. La résolution 2321, adoptée en 2016, stipule notamment que «tous les Etats membres devraient interdire à la Corée du Nord d’utiliser les biens immobiliers qu’elle peut posséder hors de son territoire national à d’autres fins que ses activités diplomatiques ou consulaires». Le Conseil de sécurité considère que de telles activités pourraient en fait servir à financer le programme nucléaire nord-coréen.

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Non-lieu

Gouvernement fédéral et autorités municipales multiplient les recours contre l’établissement. En vain. Fin mars 2019, une plainte des autorités douanières, engagée contre la société EGI devant un tribunal administratif, s’est même soldée par un non-lieu, le tribunal estimant que les autorités ne pouvaient prouver que le montant du loyer arrivait bien dans les caisses de l’Etat nord-coréen.

La Corée du Nord possède depuis la fin des années 1960 un terrain de 6000 mètres carrés au cœur du quartier gouvernemental à Berlin. Deux blocs de béton de style soviétique abritaient alors 30 diplomates «dont 27 avec leur épouse» ainsi que «15 employés» et 47 enfants, souligne la police politique est-allemande, la redoutée Stasi. Les rapports de cette dernière, étudiés par l’historien Bernd Schäfer de la George Washington University, listent les trafics de montres à quartz et de cassettes musicales auxquels se livraient alors les salariés nord-coréens derrière les barbelés de leur ambassade.

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En échange, le régime communiste est-allemand recevait un vaste terrain boisé avec piscine, au cœur du quartier diplomatique à Pyongyang. C’est ce terrain – dont l’Allemagne loue aujourd’hui une partie à la Suède, à la Grande-Bretagne et à la France – que Berlin craindrait de perdre, en faisant monter la pression sur le régime ami de l’ancien dictateur est-allemand Erich Honecker, à qui le fondateur de l’Etat nord-Coréen Kim II-sung a personnellement proposé l’asile politique en 1989.

A partir de 12 euros

Avec la chute du Mur, les relations entre les deux pays se sont considérablement refroidies. Les effectifs de l’ambassade ont fondu à 10 personnes. Pyongyang a alors décidé de louer une partie de ses locaux à une salle de sport, puis à un cabinet de psychothérapie et enfin à l’auberge de jeunesse. L’établissement – 450 lits, dans 100 chambres, à partir de 12 euros la nuit – ne désemplit pas en pleine saison. Le site de l’auberge vise une clientèle de jeunes, attirés par les nombreux clubs de la ville. Une vitrine proche de l’entrée aligne les photos de propagande. On y voit notamment Kim Jong-un en compagnie de Vladimir Poutine à Vladivostok. Derrière les barbelés de l’ambassade, un drapeau à étoile rouge ondule au vent dans la cour, égayée de bégonias rouges – des «Kimjongilia», une espèce créée en 1988 par un botaniste japonais en l’honneur du «Chef bien-aimé».

Selon les services de renseignement allemands, le loyer de l’auberge permettrait aussi aux diplomates d’expédier en Corée les produits de consommation occidentaux qui servent à fidéliser les élites nord-coréennes au régime.