Quel dommage que le feuilleton byzantin des nominations à la tête de l’Union européenne éclipse un tel moment. Debout devant les eurodéputés ce mercredi à Bruxelles, le discours prononcé par Vaclav Havel, vingt ans après la chute du mur de Berlin, réunissait en effet tous les éléments d’un grand moment d’Europe: volonté politique de ne plus céder «au mal totalitaire», référence aux valeurs communes du continent, et désir d’en finir avec le «poison» des souverainetés étroites.

«La seule chose qui compte pour l’avenir est que nos souverainetés se complètent mutuellement. Nos identités, de plus en plus, seront partagées» a asséné l’ancien chef de l’Etat tchèque, dont le combat pour la liberté a été salué par une longue ovation des parlementaires, en présence du président de la Commission européenne José-Manuel Barroso et du premier ministre suédois Fredrick Reinfeldt, président en exercice de l’UE.

Grand moment surtout, que cette revanche publique de l’écrivain, dissident et homme d’Etat tchèque sur son successeur, le très eurosceptique Vaclav Klaus qui, en refusant pendant des mois de signer le traité de Lisbonne, a littéralement pris en otage les Vingt-Sept. Pas question, pour Vaclav Havel, de s’en prendre comme l’hôte actuel du Château de Prague aux bureaucrates de Bruxelles, ou de comparer l’UE avec le totalitarisme soviétique.

«Trop souvent a complété l’animateur de la fameuse Charte 89, les démons ont réveillé d’autres démons. Ceux qui tenaient encore récemment le drapeau orné de la faucille et du marteau se sont retrouvés en train de brandir les drapeaux nationaux». Et de poursuivre: «Je suis convaincu que la souveraineté européenne se renforcera dans l’avenir. Les Etats nations ne disparaitront pas. Ils vont s’associer et agir ensemble. On n’acquiert pas plus de crédit en criant ses intérêts nationaux».

L’appel aux Européens de Vaclav Havel, âgé et fragilisé par la maladie, aura duré quarante minutes. Le temps, tout en saluant «l’Europe, principal moteur civilisateur de la planète», d’émettre une proposition, et une recommandation.

Sa proposition? Créer une nouvelle institution communautaire, composée de représentants des parlements nationaux, pour prévenir au sein de ces derniers le sentiment d’une perte de pouvoir. Une sorte de «sénat» européen, au sein duquel chaque pays serait représenté par le même nombre de délégués, qui serait convoqué dans les grands moments de crise «pour des causes nécessitant le consensus».

Sa recommandation? Que l’Union européenne réfléchisse davantage à ses frontières extérieures et qu’elle s’emploie à «cultiver l’esprit européen». En prenant garde à l’arrogance: «L’Européen devrait avoir plus d’humilité» a conclu le dramaturge après avoir appelé à ne faire aucun compromis, commercial ou autre, avec les totalitarismes.