Il avait des cheveux bouclés et un regard d’azur. Avec son écharpe de soie blanche, il ressemblait au jeune Swann. Homme d’état, il était aussi un homme d’éclats, qui aimait désobéir. Désobéir à l’establishment culturel, lui qui forgea ses premières armes dans le camp de la marginalité littéraire. Désobéir aux dogmes marxistes, lui qui était profondément humaniste. Et, bien sûr, désobéir au pouvoir, jusqu’à devenir un symbole de la résistance anti-communiste. Sa vie? Elle semble réglée comme un scénario de théâtre, en un long crescendo qui va de la bohême à la rébellion, de la rébellion à la prison, de la prison au Château. Révolutionnaire de velours, écrivain-dissident, dramaturge-président: les mots ne manquent pas pour définir Vaclav Havel, démocrate en parka grise dont l’occident fit une sorte de mage, le prophète de la renaissance spirituelle derrière le rideau de fer. Comme Soljenitsyne.

Né à Prague le 5octobre 1936, Havel est d’entrée un suspect, à cause de ses origines bourgeoises. On lui refuse donc le droit de s’inscrire à l’université‚ et, au début des années 60, il frappe à la porte du théâtre de la Balustrade: il sera machiniste, puis éclairagiste, et commencera à griffonner ses premières pièces, sous le signe de Ionesco. Au générique: humour, désillusion, satire au vitriol. Avec les mêmes personnages emblématiques, des êtres décervelés par les machines infernales du totalitarisme, des marionnettes kafkaïennes broyées par la «grande roue «--titre d’une pièce écrite en 1972- – d’un pouvoir aveugle. De ce pouvoir, le dramaturge dénonce la gigantesque escroquerie qui lui sert de morale: la nécessité de se compromettre pour faire carrière dans une société combinarde dont les apparatchiks sont les nouveaux Tartuffe.

Il y a du Molière chez Havel. Avec, en plus, tout l’héritage du théâtre de l’absurde. Absurde, parce que le monde qu’il peint est lui-même insensé. Dans La fête en plein air, le jeune Hugo se heurte aux clichés imbéciles et à la langue de bois des discours dominants. Dans Notification, le fonctionnaire Gross doit décrypter une lettre indéchiffrable à laquelle il ne comprend rien. Dans les pièces suivantes, très autobiographiques (Audience, Vernissage, Pétition, Tentation), on retrouve les mêmes solitaires qui «ne sentent plus la terre ferme sous leurs pieds «. Ils titubent sur un théâtre d’ombres où les mots ont perdu leur sens et leur âme, à tout jamais. Et si l’œuvre de Havel est si parodique, c’est parce que le communisme s’est lui-même construit sur une parodie du langage, sur une trahison de la parole.

L’autre visage de Havel, c’est bien sûr celui du dissident politique. Qui participe au dégel culturel de la Tchécoslovaquie, au fil des années 60. Qui signe dans Visage, la revue rebelle. Qui préside le Cercle des écrivains indépendants. Qui devient l’un des acteurs du printemps de Prague. Qui est violemment censuré après l’invasion de sa patrie en août1968. Qui fonde la fameuse Charte 77, avec le philosophe Jan Patocka. Qui est arrêté en 1979 et passe quatre ans en prison, où il écrira les bouleversantes Lettres à Olga. Qui prend la tête de la Révolution de Velours. Et qui, soudain, voit l’Histoire lui rendre triomphalement justice lorsqu’il est élu président de la République Tchécoslovaque, le 29décembre 1989, fonction dont il démissionnera trois ans plus tard.

Du début à la fin, le même combat pour l’humanisme. Et le même homme turbulent, rongé de doutes, aussi passionné lorsqu’il colportait ses samizdats que lorsqu’il mitonnait ces plats de goulasch dont il avait le secret. Avec Havel, c’est un symbole qui disparaît. Une autorité morale qui fit du théâtre une politique jubilatoire, et de la politique, un théâtre de libération. De ce théâtre-là, le rideau vient de se baisser brutalement. Salut, l’artiste!

Les pièces de Vaclav Havel sont publiées chez Gallimard et ses essais politiques chez Calmann-Lévy. A lire aussi, aux éditions de L’Aube, les Lettres à Olga, un livre d’entretiens (Interrogatoire à distance) et la biographie d’Eda Kriseova.