«Benoît Hamon a mieux compris l’état des troupes socialistes. Il a mené une campagne de terrain, au contact des fédérations. Il a écouté les militants.» Pierre Mathiot, ancien directeur de Science-Po Lille, est considéré comme un proche de Martine Aubry, la maire de la métropole nordiste. Laquelle a apporté lundi son soutien au vainqueur du premier tour de la primaire «citoyenne». Interrogé par Le Temps sur les raisons du vote Hamon (36,3% des voix contre 31,1% pour Manuel Valls), ce politologue répond: «Il s’est passé au PS français, ces cinq dernières années, ce qui a eu lieu au Parti travailliste britannique conquis en septembre 2015 par Jeremy Corbyn: un épuisement généralisé lié à l’exercice du pouvoir et aux frustrations qui se sont accumulées. Puis un deuxième mouvement s’est dessiné: la révolte des cadres moyens contre les caciques du parti. Benoît Hamon a profité du ressentiment de la base envers beaucoup d’élus.»

Lire le portrait:  Benoît Hamon, un autre monde

La déferlante Hamon ne se résume pas qu’au score obtenu par le candidat, qui compte des réserves de voix bien plus importantes que Manuel Valls au second tour, grâce au ralliement en sa faveur du troisième homme Arnaud Montebourg (17,52%), et à l’appel à «amplifier le vote de dimanche» lancé par Vincent Peillon (6,85%). Elle se lit sur la carte de l’Hexagone où le député des Yvelines (lire notre portrait en dernière page) a remporté la plupart des bastions socialistes historiques. Benoît Hamon remporte ainsi des territoires emblématiques comme les Bouches-du-Rhône, le Territoire de Belfort (marqué par la crise sociale chez Alstom), l’Est désindustrialisé, la métropole lilloise, la Bretagne du catholicisme social et une grande partie de Paris et sa couronne.

Preuve que son discours alternatif et redistributif a séduit l’électorat plus ouvriériste et protectionniste d’Arnaud Montebourg, ce dernier, chantre du «Made in France» n’arrive en tête que dans une partie de sa région Bourgogne (sa Nièvre natale et la Saône-et-Loire, dont il a longtemps été l’élu).

Cafouillage autour des chiffres de participation

Le portrait des électeurs types de Benoît Hamon complète un tableau qu’il faut remettre dans son contexte chiffré: seuls 1,5 million d’électeurs se sont déplacés pour voter dimanche (le cafouillage autour des chiffres de participation nourrit de surcroît des interrogations) contre plus de 4 millions lors de la primaire de la droite de novembre 2016, bien plus représentative.

Selon une étude d’Opinion Way, l’ancien ministre de l’Education a majoritairement séduit les «bobos», urbains diplômés âgés de 35 à 65 ans, plutôt salariés, et dont le cœur penche pour la gauche radicale. Problème: sa proposition phare d’un revenu universel de base, tout comme son soutien à la dépénalisation du cannabis ou sa volonté de taxer les robots intelligents, mais aussi son engagement fédéraliste européen ont donc rallié un public susceptible… de le quitter pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la «vraie» présidentielle: «Ces électeurs sont d’une certaine manière post-socialiste, juge un analyste d’Opinion Way. Ils peuvent aussi bien, en avril, voter pour le candidat des Verts [Yannick Jadot] que pour Mélenchon ou l’extrême gauche.» Ce qui devrait encourager Benoit Hamon s’il l’emporte au second tour de la primaire, à entamer rapidement des négociations, au moins avec les écologistes.

Séisme au sein du PS

L’autre leçon à retenir après ce premier tour de la primaire est le séisme en perspective au sein du Parti socialiste français. Vétéran du PS qu’il a rejoint dès les années 1990, Benoît Hamon y a toujours été minoritaire. Sa victoire sonnerait dès lors un sacré retournement, dont l’actuel premier secrétaire Jean-Christophe Cambadélis, ex-trotskiste, pourrait rapidement faire les frais. Une remise des causes des investitures déjà accordées par le PS pour les législatives de juin 2017 serait aussi logique, pour faire place à une nouvelle offre politique autour de ses propositions.

«Les électeurs ont voté par conviction, non par résignation», a asséné le vainqueur dimanche soir, lors de son discours assez chaotique et étonnamment improvisé dans son QG installé sur une péniche amarrée au pied du Musée d'Orsay. Entendez: les députés sortants proches de Manuel Valls devront choisir leur camp. Ce que leur dit parallèlement aussi un… certain Emmanuel Macron, prêts à les accueillir dans son mouvement En Marche! encadré par le député PS breton Richard Ferrand, et le sénateur maire PS de Lyon Gérard Collomb.

Reste l’ultime question: que fera le président François Hollande dimanche prochain? Au premier tour, le locataire de l’Elysée, en déplacement officiel au Chili et en Colombie, n’est pas allé voter. Depuis, il se tait. Un silence mal vécu, dans cette course à l’arraché, par son ancien premier ministre Manuel Valls, plus que jamais seul à défendre le bilan du quinquennat.


Commentaire. L'heure de la droite

Au vu de l'état du Parti socialiste et des polémiques sur la participation à la primaire «citoyenne», les partisans de François Fillon peuvent se réjouir

Il faudrait un miracle pour que le candidat issu de la primaire du PS se retrouve, le 7 mai, au second tour de l’élection présidentielle, et soit en mesure de l’emporter. Tous les sondages donnent en effet ses deux finalistes Benoît Hamon et Manuel Valls très loin derrière leur adversaire de la droite républicaine François Fillon, donné pour sa part largement vainqueur en cas de duel final face à Marine le Pen. En clair: le quinquennat de François Hollande a décapité la gauche de «gouvernement», écartelée entre une base pro-Hamon désireuse de réinventer la société et les réalistes pro-Valls, désireux de gouverner.

Cette situation n’est pas surprenante. Elle est la conséquence directe de la décision de François Hollande, le 1er décembre, de renoncer à un second mandat. La synthèse qu’espérait incarner le vainqueur de la présidentielle de 2012 a volé en éclat sur l’autel de son ambiguïté originelle. A gauche toute durant sa campagne victorieuse marquée par le discours anti-finance du Bourget il y a tout juste cinq ans, puis rattrapé par les réalités économiques et stratégiques, le président sortant a déboussolé son électorat et explosé sa majorité. Pis: l’idée que la primaire «citoyenne» pourrait, in fine, recoller les morceaux en réunifiant le parti autour d’un seul candidat a fait long feu dimanche. Même s’ils promettent de se rallier au vainqueur, Hamon l’utopiste et Valls le réaliste incarnent bel et bien deux gauches.

L’heure de la droite, sur le papier, semble donc se confirmer. Bien qu’inquiet de la dynamique centriste autour d’Emmanuel Macron, l’entourage de François Fillon reste en position très favorable. Mieux: le camp conservateur, qui a rassemblé pour sa propre primaire 2,5 fois plus d’électeurs que la gauche – soupçonnée d’avoir arrangé les chiffres de la participation dominicale –, a la légitimité pour lui. Un avantage assuré d’être encore plus net si, dimanche, les urnes du PS confirment la victoire d’un Benoît Hamon facile à tacler sur le chiffrage budgétaire de ses promesses, et confronté sur son propre terrain à un rival de taille: le tribun populaire Jean-Luc Mélenchon. (R. W.)