Avec ses hommes, il a mené les combats contre les Israéliens dans les ruelles de la casbah de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie. Beaucoup sont morts dans les maisons de pierre assiégées et dynamitées par l'armée, d'autres sont en prison. Nasser Jouma, à peine 40 ans, a une stature de héros de la résistance, bâtie dans le sang et le fracas des armes. Ses Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, responsables d'une partie des attentats qui ont frappé Israël durant l'Intifada, sont aujourd'hui officiellement dissoutes. Mais elles restent au cœur des luttes de pouvoir qui minent l'Autorité palestinienne. C'est de l'intégration de ces anciens combattants que dépendait en partie la pérennité du Fatah. Pour l'instant, l'échec est complet.

Coquette casquette de cuir sur la tête, yeux vifs et intelligents, bel homme, Nasser Jouma n'a rien du fou furieux. La prison israélienne, il l'a pourtant connue pendant presque une décennie, à 15 ans, puis à 20, puis à 25, suivant un parcours parallèle à celui de Marwan Barghouti, cet autre chef emprisonné de la résistance dont il est devenu le bras droit. Ses faits d'armes lui ont valu une immense popularité: lors des élections primaires du Fatah, l'année dernière, son nom est arrivé largement en tête à Naplouse. Mais les caciques du parti ont été pris de panique. Ils ont remodelé les listes. Pour les élections législatives de mercredi, il a été placé en 18e position. C'est une gifle donnée à Nasser Jouma, aux quelque 2750 hommes des Brigades qu'il commande en Cisjordanie, ainsi qu'à tous ceux qui veulent voir disparaître une «vieille garde» du Fatah corrompue et incompétente.

«Nous sommes furieux»

«Oui, nous sommes furieux. Les Brigades ont été instrumentalisées pour servir les intérêts personnels de quelques-uns», explique leur chef. Dans des Territoires palestiniens dévastés - autant physiquement que moralement - par l'occupation israélienne, régis par les baronnies et les fiefs claniques, Nasser Jouma, Marwan Barghouti et les jeunesses du Fatah ont fait preuve de réalisme. Il a néanmoins fallu deux ans, sous une implacable pression américaine et égyptienne, pour trouver une issue de façade: alors qu'Israël s'engageait à ne plus assassiner les combattants des Brigades, tous ses membres ont été incorporés dans les services de sécurité palestiniens. Ils n'y font rien, reçoivent un salaire de misère, quand il leur est versé. Ils se sont, de fait, placés en mode veilleuse.

«Aujourd'hui, c'est le Hamas qui rend nerveux les dirigeants du Fatah», commente un Nasser Jouma, aujourd'hui sorti de la clandestinité. Beaucoup voyaient leur place menacée par l'irruption du mouvement islamique. Ils ne voulaient pas entendre parler d'élections. Ils ont activé des groupes armés qu'ils ont à leur disposition. Ils ont semé le chaos dans les rues de Gaza en espérant que cela puisse arrêter le processus électoral. «Pour notre part, nous aimerions collaborer avec le Hamas, explique encore Nasser Jouma. Mais ce mouvement se voit comme une alternative au Fatah et non un partenaire. Cela rend le dialogue impossible.»

Dans la perspective du lendemain des élections, lorsqu'il s'agira de négocier un futur gouvernement, chaque faction palestinienne compte les divisions sur lesquelles elle peut compter. «Il y aura encore des violences à Gaza, cela semble clair, affirme en privé un proche conseiller du président Mahmoud Abbas (ou Abou Mazen). Mais nous essayons de faire en sorte que cela reste circonscrit dans des limites supportables.» Le président est faible. Il n'a que peu de prise sur toutes ces factions. Il donne même le sentiment de s'en désintéresser complètement, alors que son prédécesseur, Yasser Arafat, passait sa vie à essayer de faire tenir ensemble cette constellation d'intérêts divergents.

«Abou Mazen? Mais c'est moi, Abou Mazen!» C'est vrai, Nasser Jouma a lui aussi un fils qui s'appelle Mazen (Abou veut dire en arabe «père de»). Difficile, pourtant, de ne pas percevoir une pointe de dédain dans la boutade de l'ancien combattant. De l'autre Abou Mazen, du président, il dit sa déception: «Il n'a pas pu tenir ses engagements. Il a accepté de se faire manipuler par tout le monde.»

Les bureaux de Nasser Jouma se sont transformés en ruche. Des hommes aux carrures musculeuses l'entourent désormais en attendant de partir en meeting électoral dans les camps de réfugiés qui entourent Naplouse. Le jeune Nasser el-Jarraz, placé sur les listes des hommes recherchés par les Israéliens, n'y tient plus: il veut montrer au visiteur son fusil M16, avec lequel il pose fièrement. Mais n'est-il pas désarmé, comme tous ses anciens compagnons? Son visage s'éclaire d'un sourire: «Jusqu'à notre victoire complète sur les Israéliens, je continuerai à accomplir mon devoir.»