Cette fois-ci le rose est mis: sur la carte publiée vendredi dans Le Parisien, la capitale est gagnée, aux deux tiers, par une large tache rose. La coupure est nette: à gauche, en bleu, les cinq arrondissements dits «bourgeois» – le VIIe, le VIIIe, les XVe, XVIe et XVIIe – resteraient, compacts, en bastion de la droite. La gauche, qui ne tenait jusque-là que six arrondissements, dévorerait tous les autres: des boutiques de prêt-à-porter de la place Saint-Germain aux hauteurs de Ménilmontant, redécouvert par les milieux branchés; du fourmillement chinois des alentours de la place d'Italie à celui, bariolé, de la Goutte d'Or; l'Opéra, le Quartier latin, la Concorde, Notre-Dame et les flèches du Sacré-Cœur. Comme une revanche prise sur l'histoire – celle d'un Paris éternellement aux mains de la droite – la gauche pavoise sur ce petit dessin, qui – attention! – n'est que le fruit des sondages de l'institut CSA. C'est la projection d'un état d'âme, et d'un état d'âme seulement: celui des Parisiens, à un mois du score final – le scrutin a lieu les 11 et 18 mars.

Car sur cette formidable empoignade planent encore bien des inconnues. Deux Parisiens sur cinq interrogés sont encore indécis et, dans le camp socialiste, on s'inquiète de cette peau de l'ours à demi vendue, et pas encore tuée: qui garantit que ceux qui, aujourd'hui, se disent prêts à voter à gauche vont bien se rendre dans l'isoloir, et n'iront pas se promener à la campagne, par un beau dimanche de printemps? De surcroît, la loi électorale parisienne, mi-scrutin de liste, mi-proportionnelle, et à deux échelons (on n'élit pas le maire directement), peut aussi brouiller le dessin de ce qui n'est encore qu'une projection (lire encadré).

Métamorphose

Et pourtant, il se passe bel et bien quelque chose dans la capitale. Jeudi soir, au journal de 20 heures, Philippe Séguin, candidat de la droite, concédait que la progression de la gauche avait été constante ces dernières années: la carte des élections régionales de mars 1998 montre la gauche et la droite se partageant la capitale (10 arrondissements contre 10); aux élections européennes de 1999, 14 arrondissements passaient à gauche. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce qu'ils soient 15 à échoir à la gauche en 2001.

Cette apparente métamorphose politique recouvre un autre phénomène, les mouvements de population intra-muros. Jusqu'au siècle dernier, la modernité allait d'est en ouest, jusqu'à triompher dans le Manhattan pompidolien des tours de la Défense. La vétusté, c'étaient les quartiers ouvriers de l'est parisien; le luxe et le confort, les quartiers cossus du faubourg Saint-Germain et des XVIe et XVIIe arrondissements. Seulement voilà: il n'y a plus de classe ouvrière, et peu à peu, les artisans et les grossistes du cœur et de l'est parisien s'effacent pour faire place à une tout autre population, celle du tertiaire, celle des designers, des experts de l'informatique, de la mode, des architectes qui, comme la vague rose décrite plus haut, sont la nouvelle classe conquérante. Elle réinvestit les anciens ateliers de l'habillement et du textile pour y monter des bureaux, des start-up ou les transformer en appartements. Et de la même manière que s'effacent les frontières idéologiques entre la gauche et la droite, flotte dans ce milieu nouveau un autre état d'esprit, de consumérisme avancé: sans doute plus accroché aux avantages concrets et volontiers volatil dans ses convictions.

Autant de raisons qui peuvent expliquer le retournement du sort de la capitale, sur lesquelles vient se greffer l'étrange syndrome d'échec de la droite. «Mais que diable allait-il faire dans cette galère?» aimerait-on dire de Philippe Séguin. Regardez ce provincial parachuté dans la capitale, en sauveur. Un honnête homme, ce Séguin, intelligent, cultivé. Grognard impénitent du gaullisme. Désigné au forceps par un état-major du RPR, qui a cherché à se distancier de la réputation douteuse du maire en fonction, Jean Tiberi.

Mauvais casting sans doute: Séguin, d'une parfaite probité, mais cassant, semble ne pas «prendre» sur le pavé parisien. En s'affichant comme l'archange de l'honnêteté retrouvée, il a mis à l'écart ou disqualifié comme compromis tous ceux – les Dominati, un Jacques Toubon, d'autres encore – prêts à le soutenir dans une bataille qui sera âpre. Pis encore: celui qui se dit en train de reconquérir Paris s'est offert un strapontin (la quatrième place!) sur la liste du XVIIIe arrondissement, où ses chances de gagner sont désormais des plus minces. Plus apte à ferrailler à la fois contre Jean Tiberi (avec lequel il refuse de négocier des arrangements) ou à gouailler son adversaire socialiste Bertrand Delanoë, il étoufferait volontiers le contenu de son programme sous une polémique incessante. Or, c'est sur du concret que les Parisiens l'attendent. Car – pollution, logements, crèches ou saleté des rues – c'est au changement qu'ils aspirent. Donc à une alternance qui joue contre ce tribun courageux, mais comme piégé par les excès de sa nature, suffisante et ombrageuse.