Chine

Vague rouge sur Chongqing

La plus grande ville de Chine vit à l’heure maoïste. Reportage

«Ce numéro est incroyable, vous allez voir!», souffle Xiang Yun, juste avant de se lancer sur scène. Là, revêtue d’une cape rouge et or (avec faucille et marteau imprimés dans le dos), cette jeune danseuse exécute, accompagnée d’une vingtaine de «camarades», «la danse du Parti». Une longue revue à la gloire des pères de la révolution prolétarienne – de Marx à Mao dont les portraits, tour à tour, défilent sur un écran géant.

Xiang Yun, elle, court dans tous les sens – «portée par l’émotion», avouera-t-elle en coulisse – et termine le numéro, poing levé et sourire triomphant, en même temps que retentit l’Internationale. Dans l’assistance, 1000 à 1500 policiers en tenue se lèvent pour reprendre en chœur l’hymne communiste. «Vive le Parti! Vive la Chine!», s’exclame enfin le plus haut gradé, chef du quartier de Jiulongpo, à Chong­qing – la plus grande municipalité de Chine (33 millions d’habitants).

Mao-nostalgisme

Blottie sur les rives du fleuve Yangzi, en amont du barrage des Trois Gorges, cette mégapole est à l’épicentre d’une immense vague «rouge» qui s’étend sur tout le pays à la veille du 90e anniversaire du Parti communiste chinois (PCC). Depuis des mois, la ville – sous la férule de son secrétaire du Parti, le charismatique Bo Xilai* – semble en effet revivre à l’heure maoïste. Le week-end, des chorales de rue reprennent les classiques de la Révolution culturelle tandis que chaque soir, la télévision locale diffuse non-stop des programmes d’époque. Mieux, des cadres du Parti sont désormais invités – une semaine par trimestre, si l’on en croit la presse locale – à travailler la terre dans les campagnes environnantes.

Objectif de la manœuvre: renforcer l’image du PCC et inculquer «au peuple» en ces temps de mondialisation forcée, des valeurs sûres, pures – celles d’autrefois. La Chine, «Mao-nostalgique»? «Le pays perd ses repères. Beaucoup de Chinois sont à la recherche de leur histoire, de leur passé communiste», soutient le politologue Cui Zhiyuan, de l’Université Tsing­hua à Pékin.

Et ça marche. Dans le musée révolutionnaire de Chongqing, gratuit et entièrement refait à neuf il y a six mois, des centaines de visiteurs pleurent chaque jour à la mémoire des partisans communistes exécutés par les armées de Tchang Kaï-chek, peu avant la prise de la ville par Mao en 1949. «Ces camarades ont sacrifié leurs vies pour la cause. C’est ce qui m’a donné envie d’adhérer au Parti (qui compte aujourd’hui 80 millions de membres détenteurs de la carte, ndlr)», confie une étudiante, en visite.

Sur la place du Peuple, une autre foule se presse pour admirer une exposition – soigneusement passée à la moulinette de la censure – sur l’histoire du PCC. La période du Grand bond en avant (1958-1962; 30 millions de morts estimés) y est abordée avec le sourire, les ravages de la Révolution culturelle (1966-1976) sont passés sous silence et le massacre de Tiananmen en 1989 est tout bonnement gommé de l’histoire officielle. Dans les rangs pourtant, les commentaires sont unanimes: la Chine – portée par le PCC – a fait des pas de géant. «Comment ne pas être fier d’un système comme le nôtre?», s’interroge un vieil homme.

Remises de peine

A Pékin, les caciques du régime applaudissent. «Cette campagne est très importante et pour Bo Xilai – qui joue là son avenir politique – et pour le Parti», juge Joseph Yu-Shek, professeur à l’Université de la ville de Hongkong. Xi Jinping – très probable successeur de Hu Jintao à la tête du PCC en 2012 – effectuait ainsi une visite remarquée à Chongqing en décembre dernier; une façon d’adouber cette politique et de l’étendre au pays tout entier. Dans la foulée, Xi Jinping plaidait en haut lieu pour un renforcement de l’enseignement «rouge» (étude de la pensée de Mao, de celle de Deng et de leurs successeurs) au sein des universités.

Prochaine étape à Chongqing: les libérations anticipées de détenus jugés fidèles au PCC; l’idée a été avancée le mois dernier par Liu Guanglei, un des bras droits de Bo Xilai. Le principe est simple, tout prisonnier «rééduqué» – capable de réciter par cœur des textes et des chansons révolutionnaires – pourrait demain bénéficier d’une remise de peine… * Ancien ministre du Commerce (2003-2007) et fils de Bo Yibo, ex-haut dirigeant du Parti, célèbre pour avoir nettoyé en 2009 Chongqing de ses flics ripoux (plus de 9000 personnes ont été arrêtées et plusieurs exécutées).

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