Quinze morts dans la seule nuit de jeudi à vendredi dernier, puis dix autres dans la nuit suivante et encore 21 tués jusqu’à dimanche soir… Depuis le 24 octobre, São Paulo, la plus grande ville du Brésil (quelque 20 millions d’habitants), est en proie à une vague de violences qui a déjà fait 191 morts au moins, dont six policiers.

Dans la periferia, les faubourgs pauvres où se concentre la criminalité, les églises ont même suspendu la messe du soir et les commerces se hâtent de fermer leurs portes. La rumeur court d’un couvre-feu imposé par les bandidos, voire par la police elle-même.

Pour le chercheur Guaracy Mingardi, ces violences sont «un nouveau round de la guerre que se livrent la police et le Premier Commando de la Capitale (PCC)», le principal gang criminel du Brésil.

Depuis le début de l’année, 92 policiers ont été tués, le plus souvent dans des embuscades. Ils sont pris pour cible après leur service – ce qui en fait une proie facile –, alors qu’ils rentrent chez eux.

«En représailles, les groupes d’extermination, ces commandos de justiciers qui comprennent généralement des policiers, mais qu’on croyait oubliés, ont fait leur retour», reprend le chercheur. Tous les soirs, ces hommes encagoulés sillonnent la periferia à moto en tirant, parfois de façon aléatoire. Sans parler des affrontements directs entre flics et bandidos. Il n’est pas exclu également que de simples truands profitent du chaos pour agir à leur tour.

Né en 1993 dans les prisons de São Paulo, le PCC, ou le «parti» comme on l’appelle, n’est probablement pas aussi puissant que le disent certains, mais sans doute bien davantage que ne veut bien l’admettre le gouverneur de l’Etat de São Paulo, Geraldo Alckmin, pour qui sa réputation comporterait «une bonne part de mythe».

Le gang contrôle aujourd’hui la plupart des prisons de l’Etat pauliste, où sont détenus pas moins de 40% des détenus du pays. Et comme le téléphone portable y entre sous le manteau, ses leaders peuvent commanditer depuis leur cellule des mutineries de prisonniers et autres violences dans les rues, où les truands, craignant d’être incarcérés à leur tour, se montrent peu enclins à désobéir à ceux qui font la loi dans les prisons.

Selon le grand quotidien O Estado de São Paulo, qui cite des sources du renseignement, le PCC, «organisé comme une entreprise», contrôle également «une bonne partie» du trafic de marijuana et de cocaïne sur le marché brésilien, et aurait même des ramifications en Bolivie et au Paraguay, deux pays frontaliers d’où viennent la drogue et les armes en circulation au Brésil.

En 2006, le gang avait déjà orchestré une spectaculaire vague d’attentats contre la police de São Paulo (doublée de mutineries dans les prisons), pour protester contre le transfert de ses leaders vers des prisons plus sévères. Bilan: en moins d’un mois, 540 tués, entre policiers et civils.

Depuis, le PCC n’avait plus fait parler de lui. Cela ne l’a pas empêché de se renforcer. Selon le Conseil de contrôle des activités financières, qui surveille les finances du crime organisé, son réseau compterait aujourd’hui 4000 personnes, près de trois fois plus qu’il y a six ans.

Comme d’autres spécialistes, Guaracy Mingardi soutient qu’un arrangement tacite aurait été passé à l’époque avec les autorités de São Paulo. «L’Etat ne tenterait pas de reprendre au PCC le contrôle des prisons, d’où le gang tire sa force, ni ne détiendrait ses leaders en régime d’isolement, une mesure pourtant importante pour affaiblir le gang, reprend Guaracy Mingardi. En échange, il n’y aurait plus ni mutineries ni attaques contre des policiers.»

Autrement dit, au lieu de combattre le crime organisé, São Paulo a préféré pactiser avec lui… Mais la trêve a été rompue cette année par la répression sanglante menée par les unités d’élite de la police contre des membres du gang.

Malgré tout, São Paulo ne figure plus parmi les Etats les plus violents du Brésil. Le taux d’homicides y est passé de 39,7 assassinats à 10,1 pour 100 000 habitants depuis 1998.

Face à la crise, le gouverneur Geraldo Alckmin (centre droit) a d’abord préféré, scrutin municipal oblige, parler d’un «moment de stress». Un des leaders de l’opposition au Parti des travailleurs de la présidente Dilma Rousseff, il s’est finalement vu acculé à accepter l’aide du gouvernement fédéral. Le partenariat prévoit le transfert des leaders du PCC vers des prisons fédérales dites de «haute sécurité» et la collaboration de différentes instances du renseignement pour «asphyxier» le PCC.

La trêve a été rompue par la répression sanglante menée par les unités d’élite de la police contre le gang