Combien sont-ils en fuite? Quelques centaines ou environ 2000, comme l'estimait lundi Washington? Impossible à dire, mais il semble que la majorité des combattants d'Al-Qaida – dont l'anéantissement est le principal but de la guerre actuelle – ait finalement réussi à échapper aux bombardements américains et à l'assaut des moudjahidin sur Tora Bora pour se diriger vers le Pakistan voisin. «Ils se sont échappés dans les montagnes enneigées, expliquait dimanche l'un des chefs de guerre afghans au correspondant du Washington Post. Mais ils n'ont rien à manger. Comment pourraient-ils survivre?»

Alors que le commandant afghan antitaliban Mohammed Hadji Zaman et le secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, estimaient dimanche que le réseau d'Al-Qaida avait été écrasé, il fallait bien admettre hier que la traque n'est pas encore terminée. Ainsi, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, souligne qu'il faudra encore du temps pour venir à bout des fuyards. «Nous devons désormais fouiller la montagne mètre par mètre», explique pour sa part Hazrat Ali, un responsable militaire afghan. Malgré le calme qui règne désormais sur la région de Tora Bora – seuls quelques bombardements isolés ont été signalés plus haut dans la montagne –, les journalistes ne sont toujours pas autorisés à se rendre sur la ligne de front.

Il y a deux semaines, les chefs moudjahidin estimaient «entre 800 et 1500» le nombre des combattants d'Al-Qaida qui avaient trouvé refuge dans les tunnels et les grottes de Tora Bora. Un premier bilan des combats, dimanche, faisait état de «200 combattants arabes tués» et 25 autres capturés par les forces de l'Alliance du Nord. Dix-neuf de ces prisonniers ont été présentés hier à la presse: neuf Afghans et «dix étrangers» dont les nationalités n'ont pas été précisées. Deux autres chefs afghans affirment détenir encore 35 prisonniers. Dans le même temps, 20 moudjahidine ont perdu la vie et 150 civils tués par les attaques aériennes américaines dans la région.

Depuis plusieurs jours, les troupes d'Oussama Ben Laden sont parvenues à s'échapper par petits groupes, à pied ou à dos de mulet, en direction de la frontière. Selon une conversation radio captée par les moudjahidin, 60 Tchétchènes ont ainsi gagné les montagnes abandonnant six blessés derrières eux. Sur la ligne de front, un chef afghan signale que trois prisonniers arabes lui ont indiqué qu'une cinquantaine de chefs d'Al-Qaida sont partis samedi matin: «Ce sont des commandants mais pas les plus hauts dirigeants. Ils ont fui un par un ou deux par deux.»

Hypothèses ouvertes

Dimanche, la presse pakistanaise expliquait que 31 combattants «arabes» en provenance de Tora Bora ont été cueillis à la frontière après deux jours de marche par les autorités pakistanaises. Ce sont pour la plupart de jeunes Yéménites qui tentaient de rejoindre la zone tribale de Kurram. Dans cette débandade, plusieurs douzaines de fuyards seraient toutefois déjà parvenus à trouver refuge dans le nord du Pakistan. Il n'est pas sûr pour autant qu'ils y soient les bienvenus.

Contrairement aux spéculations, il apparaît en effet que Ben Laden ne pourra pas compter sur l'appui et la sympathie des autochtones: «Il n'a pas beaucoup d'amis par ici, expliquait il y a peu Bazar Afridi, le président de l'Union du col de Khyber – une alliance de chefs tribaux – à un journaliste australien. Il est en Afghanistan, il restera en Afghanistan et il sera tué en Afghanistan.» C'est ainsi qu'il y a dix jours, pour la première fois depuis cinquante ans, les chefs tribaux ont autorisé l'armée pakistanaise à pénétrer dans leurs territoires pour surveiller la frontière afghane.

La localisation de Ben Laden demeure un mystère complet. Il y a une semaine, un chef d'Al-Qaida affirmait à un journaliste britannique que le principal suspect des attentats du 11 septembre avait traversé la frontière avec l'aide des tribus pachtounes du nord du Pakistan. Aujourd'hui, toutes les hypothèses de fuites restent ouvertes: cela inclut les républiques d'Asie centrale (Ouzbékistan, Kirghizistan et Tadjikistan), aussi bien que l'Irak, le Soudan, le Yémen, la Somalie ou la Tchétchénie. La BBC fait également état de rumeurs pakistanaises sur la mort d'Oussama Ben Laden et de son protecteur et ex-dirigeant taliban, le mollah Omar. Ceux-ci auraient été abattus «avec leur consentement» lors de l'entrée des troupes antitalibans à Kandahar.