Les astrologues sont divisés. Pour les uns, la date du 26 janvier est propice à la reconduction du président sortant. Pour les autres, au contraire, elle devrait être le prélude aux «grandes destinées» de son principal opposant. C’est dire si le scrutin s’annonce serré.

Ce mardi, 14 millions d’électeurs sri-lankais sont appelés aux urnes pour désigner leur président pour les six prochaines années. Ce vote est le premier à avoir lieu depuis l’anéantissement de la guérilla des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) par les troupes de Colombo en mai 2009, après plus de trois décennies de guerre civile. Il aurait dû se tenir en 2012, au terme officiel du mandat de Mahinda Rajapakse, 64 ans, élu président une première fois en novembre 2005. Mais auréolé de sa récente victoire sur les rebelles séparatistes, le champion du Parti de la liberté a avancé le calendrier électoral pour se maintenir au sommet de l’Etat.

Si l’implacable pourfendeur des Tigres part favori, son succès n’est pas garanti. Une vingtaine de candidats sont en lice, et parmi eux un seul adversaire de taille: l’ex-général Sarath Fonseka, 59 ans, qui commandait l’armée au moment de l’offensive finale contre les Tigres. Artisan de la victoire militaire, quatre fois étoilé dans la foulée, l’ambitieux Sarath Fonseka n’a pas digéré que le président en accapare tout le crédit. Cette acrimonie a fait le jeu d’un agrégat de partis d’opposition, emmené par le JVP nationaliste de gauche et les conservateurs de l’UNP, qui a récupéré l’ex-général lorsqu’il a abandonné en novembre le poste honorifique de «chef du personnel de l’armée» auquel le président Rajapakse l’avait cantonné.

Le scrutin, dont aucun sondage fiable ne permet d’anticiper l’issue, solde une campagne aussi délétère que violente. Au moins cinq personnes ont été tuées et des partisans des deux bords ont été brutalisés. Omniprésent sur les affiches placardées sur les murs l’île, quand celles de ses opposants étaient systématiquement arrachées, le président a monopolisé les médias d’Etat, a dénoncé Reporters sans frontières. Aucun stratagème n’a été ménagé pour décrédibiliser la candidature de l’ancien général, que des clips pendant les journaux télévisés ont été jusqu’à dépeindre en Hitler.

Si Mahinda Rajapakse est rompu à l’expérience gouvernementale – parlementaire depuis 1970, il a été ministre puis premier ministre avant de devenir président – la candidature de Fonseka pâtit de sa verdeur en politique, même s’il a reçu le soutien de dernière minute de l’ancienne présidente Chandrika Kumaratunga, une autre figure du Parti de la liberté. Moustache et cheveux lustrés, invariablement ceint de son écharpe rouge, le premier est aussi démonstratif que le second apparaît réservé. Mais les deux hommes n’ont en réalité guère de divergences idéologiques: «Tous deux sont Cinghalais, boud­dhistes et nationalistes», rappelle Eleanor Pavey, spécialiste du Sri Lanka à Genève. Ils ont été aussi sourds l’un que l’autre l’an passé à la clameur internationale qui implorait Colombo de ménager les civils tamouls piégés dans les combats.

Depuis l’écrasement des Tigres, Mahinda Rajapakse a esquissé quelques timides gestes de rapprochement en direction de la minorité tamoule: l’A9, la route qui relie la capitale Colombo à la péninsule de Jaffna, fief tamoul à l’extrême nord du pays, a été ouverte. Quelque 180 000 des 280 000 civils déplacés par les combats ont quitté ces derniers mois les camps du nord du pays, où les restrictions aux libertés de mouvement ont été levées.

«Mais rien ne permet de penser que Mahinda Rajapakse mettrait à profit un second mandat pour s’attaquer aux causes profondes du problème tamoul. Il n’a pas l’intention de réformer la Constitution ou d’envisager l’autonomie», estime Alan Keenan, de l’International Crisis Group. A l’opposé, Sarath Fonseka a obtenu le soutien de la poignée de députés tamouls en approuvant un plan en dix points, qui prévoit notamment la libération de prisonniers de guerre ou la levée de l’état de haute sécurité dans certaines zones. «Il reste à voir s’il respecterait ses engagements, s’interroge Alan Keenan. Il est soutenu par une étrange coalition de partis qui ne s’accordent pas sur grand-chose, si ce n’est sur la nécessité de réformer les pouvoirs de l’Etat, très concentrés entre les mains du président, de remédier aux violations des droits de l’homme et à la corruption.» Un message qui porterait, estime le spécialiste, «si toutes les conditions étaient réunies pour un scrutin libre et juste.» La campagne a démontré que tel n’était pas le cas.