(Paris) C’est, au choix, un jeu de dominos ou un jeu de massacre. Côté dominos, la règle est simple: une fois le premier nommé, les autres suivent. Côté jeu de massacre, la règle est aussi simple: ceux qui avaient parié sur un autre candidat que François Hollande, ceux qui ne croyaient pas au retour de la gauche au pouvoir en France. Ceux qui… Bref, la valse des noms est depuis le 6 mai la musique d’ambiance du Tout-Paris politique. Le président élu devenu chef d’orchestre, bat la mesure dans son QG de campagne de l’avenue de Ségur, au cœur du quartier des ministères, dans une grande discrétion. Les solistes évitent pour l’heure de jouer leur partition. Et dans la haute administration d’obédience socialiste (ou proclamée anti-sarkozyste), chacun révise ses gammes. Dans l’espoir «d’en être»…

Les deux salles de «concerts» les plus remplies sont évidemment le Ministère des affaires étrangères (le Quai d’Orsay) et celui des finances (Bercy). Les deux ont de lourds impératifs de calendrier. François Hollande, sitôt entré en fonctions le 15 mai, ses valises à peine posées à l’Elysée, s’envolera pour Berlin afin d’y rencontrer une chancelière allemande pas trop sensible, pour le moment, à la musique de chambre en provenance de Paris. Puis il reviendra dans la capitale française pour poser aux côtés de son premier ministre et du gouvernement. Avant de repartir, sur l’«Air-Sarko one» – l’Airbus rénové à la demande de l’ancien président –, pour les Etats-Unis et les sommets du G8 (à Camp David) puis de l’OTAN (à Chicago). L’occasion de goûter à un peu de «country» après la «valse» tricolore.

Mais d’abord, le choc musical franco-allemand. A chaque nouvel accord français sur le thème de la «renégociation» du pacte budgétaire, Angela Merkel répond par un sonore coup de gong. Non à la croissance par l’endettement, a-t-elle répété jeudi devant le Bundestag. Ce qui n’empêche pas que les musiciens s’activent quand même dans l’ombre. Xavier Musca, le secrétaire général de l’Elysée sous Nicolas Sarkozy, négociateur économique en chef jusque-là, a déjà passé la main. Il affirme partout qu’il sera de retour à Bercy, aux Finances, son ministère d’origine. Son remplaçant, aux manettes de la négociation, n’est pas encore connu, mais trois hommes s’activent. Le député de l’Indre Michel Sapin, ancien ministre des Finances, assistait jeudi à l’entretien entre François Hollande et Jean-Claude Juncker, le premier ministre luxembourgeois et patron de l’Eurogroupe. Ce qui laisse entendre qu’il pourrait reprendre le dossier au sein du gouvernement. Jean-Pierre Jouyet, l’ami de trente ans du nouveau président qui lui fit faux bond en 2007 pour travailler avec Nicolas Sarkozy, a été vu à Bruxelles ces jours. Pascal Brice, l’un des conseillers diplomatiques du candidat socialiste, spécialiste de l’Europe, est aussi très présent. A charge, chacun dans son domaine, de «réorienter» la symphonie franco-allemande que l’ambassadeur français à Berlin, Maurice Gourdault Montagne, ancien «sherpa» de Jacques Chirac, a dans cette alternance politique un peu de mal à suivre.

Autre concert: celui des Affaires étrangères. Celui qui tient la baguette, dans ce domaine, semble être Pierre Moscovici, lui aussi présent lors des entretiens avec Jean-Claude Juncker et, la veille, avec le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Mais vu que les dossiers communautaires sont avant tout économiques, la diplomatie hexagonale doit se préoccuper de deux autres fronts: celui des sommets à venir et celui de l’image du président élu, si peu connu à l’étranger hormis les réseaux de l’Internationale socialiste dont il fut vice-président. Deux hommes parmi d’autres auront cette charge dans les soutes de «l’opéra Hollande»: Paul-Jean Ortiz, pressenti comme conseiller diplomatique, et Christian Lechervy, pressenti aux Affaires stratégiques. Deux «Asiates» très ouverts aux pays émergents que le nouveau chef de l’Etat français connaît si peu, Brésil excepté. Le premier parle couramment le mandarin et a longtemps été basé en Chine. Le second, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et des questions de défense, parle couramment le russe et a, avant le sommet de l’OTAN, rencontré discrètement à Washington l’équipe du Conseil national de sécurité. Une connivence décisive compte tenu de l’incertitude liée au pedigree très hexagonal de l’ancien patron du PS.

La valse concerne bien plus de noms. Elle mêle hauts fonctionnaires, jeunes pousses du PS et des Verts et élus chevronnés. Elle bute, déjà, sur des contretemps, telle l’équation difficile que constitue Martine Aubry, l’ancienne rivale de François Hollande aux primaires socialistes donnée tantôt à Matignon, tantôt au Ministère des finances pour tenir tête au grand argentier allemand Wolfgang Schaüble. La musique est dans l’air. La danse, elle, commencera bientôt.