Jean Paul II à Strasbourg en 1988

Le Vatican et la construction européenne

« Philippe Chenaux, enseignant et chercheur à l’Université de Genève, vient de passer plusieurs mois à Rome. Au moment où le pape Jean Paul II se prépare à rendre visite aux institutions européennes, il retrace ici les grandes étapes de ce que l’on pourrait appeler la politique européenne de la papauté, de Benoît XV à Jean Paul II. (Réd.)

«Le Pape, combien de divisions?» La boutade prêtée à Staline [la réponse à Pierre Laval, alors premier ministre français en visite à Moscou, qui lui demandait de faire un geste favorable envers le Vatican, en 1935] est connue. Dans son cynisme, elle illustre pourtant parfaitement la situation paradoxale de la papauté contemporaine: dépossédée de ses territoires en 1870 [lorsque le roi d’Italie Victor-Emmanuel II prend la ville de Rome et la déclare nouvelle capitale de l’Italie, mettant ainsi fin au pouvoir temporel du pape], mais dotée d’une personnalité internationale reconnue dans le traité de Latran signé en 1929 avec Mussolini et qui lui permet de dialoguer d’égal à égal avec les autres Etats, elle tente d’affirmer depuis lors une forme de magistrature morale sur le monde des nations. L’un des thèmes privilégiés de cet enseignement pontifical est celui de l’union européenne.

A l’heure où Jean Paul II s’apprête à prendre la parole devant les Assemblées européennes de Strasbourg, il […] convient de dissiper une équivoque touchant aux motivations de cet engagement: elles ne participent d’aucun projet de restauration temporelle sur le continent tendant à ressusciter les bases d’une sorte de Saint-Empire calqué sur le modèle médiéval. Le mythe d’une «Europe vaticane sentant à la fois le goupillon et le haut-fourneau», qui eut sa fortune dans les années cinquante au moment du débat autour de la ratification du traité de la Communauté européenne de défense (CED), ne repose sur aucun fondement historique.

Certes, la faveur des papes pour l’Europe unie n’est pas purement idéale et se rattache le plus souvent à un dessein diplomatico-religieux plus vaste […]. Par-delà ces contingences liées à la personnalité de chaque pontife, s’exprime une préoccupation commune que Benoît XV formulait ainsi dans son encyclique de 1920 saluant le retour à la paix: «L’Evangile, écrivait-il, ne contient pas une loi de charité pour tous les individus, et une autre loi, différente de la première, pour les cités et les nations, lesquelles, en définitive, ne sont que des groupements d’individus.»

Ainsi s’éclaire le programme de cet internationalisme chrétien qui sous-tend les prises de position de l’Eglise sur l’union des peuples: promouvoir une société internationale plus juste et plus fraternelle en conformité avec le message évangélique. […]

Alors que ses prédécesseurs (et singulièrement Pie XII) prêchaient le dépassement des nationalismes au nom de la survie commune, Jean Paul II exalte au contraire «cette souveraineté fondamentale que possède chaque nation en vertu de sa propre culture» et appelle tous les chrétiens «à retrouver leur unité historique pour construire ensemble la maison de famille des peuples européens».

On mesure la charge «subversive» de ce message, qui a pour but de sortir d’une situation de division «inacceptable» [le Rideau de fer de la Guerre froide] pour la conscience chrétienne, mais dont l’Eglise, depuis Jean XXIII et Paul VI, avait fini par s’accommoder pour son bien et celui de l’humanité. »

« Le mythe d’une «Europe vaticane sentant à la fois le goupillon et le haut-fourneau» ne repose sur aucun fondement historique »

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