Lors de la guerre en Afghanistan, en automne 2001, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, s'était taillé un franc succès dans les médias en brandissant quelques photos illustrant les opérations contre les talibans. On y voyait des soldats des forces spéciales américaines chevauchant dans la poussière afghane. C'était inattendu, presque romantique. Cela marquait surtout son triomphe. Celui d'une conception de la guerre qui privilégie l'usage d'unités peu nombreuses, légères et très mobiles, incarnée par les forces spéciales.

Quinze mois plus tard, à l'heure de l'ultimatum de Washington à l'Irak de Saddam Hussein, ce sont les mêmes conceptions stratégiques qui semblent l'avoir emporté. Le volume de forces déployées autour de l'Irak – 250 000 hommes selon le Pentagone, plus 26 000 soldats britanniques – est beaucoup plus réduit que celui réclamé par Tommy Franks, le commandant du Central Command, en charge de la région du Golfe. «Bien sûr, on assistera à une offensive blindée massive depuis le Koweït, analyse Ludovic Monnerat, expert militaire et webmaster du site d'information stratégique www.checkpoint.ch. Mais la guerre ressemblera à un mixte entre la première guerre du Golfe et la campagne en Afghanistan, caractérisée par des opérations dans tout le pays.» Revue de troupes.

Au Koweït au sud

Les Etats-Unis disposent dans l'émirat d'une force de frappe composée de la 3e division d'infanterie mécanisée, de la 101e division aéromobile, d'une brigade de la 82e division aéroportée, de 50 000 Marines. A ces troupes s'ajoutent les 26 000 hommes de la 1re division blindée et la 16e brigade aéromobile britannique. Soit un total d'environ 150 000 hommes, disposant de 250 chars de combat Abrams M1A2 américains et de 120 Challenger II britanniques, et d'hélicoptères de combat. Dans les eaux du Golfe croisent en outre trois groupes aéronavals.

Au Kurdistan irakien au nord

Ce devait être la base depuis laquelle ouvrir un second front. Mais le parlement d'Ankara n'a toujours pas donné son feu vert au transit sur le sol turc des 62 000 hommes de la 4e division d'infanterie américaine, une des unités les plus sophistiquées de l'US Army en matière de nouvelles technologies, ainsi que les éléments des 1re division d'infanterie et 1re division blindée. «Il faudrait à ces unités une semaine pour être dirigées vers le Koweït et y être déployées, estime Ludovic Monnerat. Elles pourraient aussi transiter par la base britannique de Chypre ou le port de Salonique en Grèce, avant d'être acheminées vers le Kurdistan au moyen d'un pont aérien. Mais cette option est d'une lourdeur qui ne la rend pas intéressante.» D'autant que se poserait la question du survol des pays limitrophes de l'Irak.

En Méditerranée

Outre la Turquie, la Syrie et la Jordanie semblent peu disposées à accepter le survol de leur sol par les missiles de croisière américains. Raison pour laquelle une douzaine de bâtiments de surface américains – croiseurs et destroyers – ont été déplacés vers la mer Rouge. L'Arabie saoudite aurait en effet donné son accord discret à un survol de son territoire par des missiles de croisière, généralement lancés dans les toutes premières heures d'une attaque. A ces bâtiments de surface devaient s'ajouter trois sous-marins nucléaires lanceurs d'engins.

Restent donc en Méditerranée orientale deux porte-avions américains, et le groupe aéronaval britannique. Des tractations aussi discrètes qu'intenses sont actuellement en cours avec les autorités du royaume pour obtenir un accord pour l'heure tacite.

En Jordanie à l'ouest

Les quelques milliers de soldats des forces spéciales américaines discrètement déployées dans le royaume, tout comme les batteries de missiles Patriot, ont pour mission de neutraliser les éventuels Scud que les Irakiens pourraient tirer en direction d'Israël. Mais certains analystes se demandent si leur rôle ne pourrait pas être plus offensif. Lors de manœuvres anglo-américanes, en octobre dernier, du matériel aurait pu être prépositionné dans le but de servir à des troupes arrivant au dernier moment.

Pour Ludovic Monnerat, le dispositif américano-britannique actuel permet d'anticiper le déroulement probable des opérations. «La grande incertitude réside dans les missions qui seront dévolues aux forces aéromobiles, qui pourraient être déployées au Kurdistan irakien.» Faute d'armements lourds, elles seraient alors appuyées au sol par la formidable armada aérienne déployée autour de l'Irak.