Libye

Veillée d’armes face à Syrte, fief libyen de l’Etat islamique

A Misrata, les milices se préparent à intervenir contre l’Etat islamique et comptent sur un soutien occidental

Mohammed el-Bayoudi pointe l’index vers le nord-est, là où tout n’est que sable et cailloux. «Ils sont là-bas», avertit l’officier de la brigade 166 de Misrata, sanglé dans son treillis aux manches ornées d’un écusson orange gros comme un cœur de tournesol. «Ils», ce sont les combattants de l’organisation Etat islamique (EI ou Daech selon l’acronyme arabe), qui tiennent Syrte, la place forte de l’organisation djihadiste en Libye. A cette distance, on n’aperçoit guère qu’un désert roulant dans une lumière pure jusqu’à s’estomper au loin dans des nuages boursouflés. Mais il flotte assurément ici comme un air de veillée d’armes.

Une nouvelle guerre de Libye

Juchés sur les mamelons pierreux de Baghla, situé à 80 km au sud-ouest de Syrte l’ennemie, Bayoudi et ses hommes forment le dernier verrou avant le no man’s land. Leur mission est de garder l’axe routier, ruban de macadam ébréché par les camions-citernes, qui relie la cité côtière de Misrata à la grande ville du Sud libyen, Sebha. Un corridor stratégique à ne pas laisser tomber en mains hostiles. L’endroit a été repris à l’EI il y a un mois et demi. Depuis, c’est l’attente face à des fantômes. La position de Baghla se réduit à quelques Land Cruiser hérissés d’une mitrailleuse, une paire de jumelles au pied fiché dans la caillasse et une marmite de macaronis bouillant sur un brasero. L’arsenal est bien maigre mais, confinés à l’arrière, les renforts afflueraient à la première alerte.

C’est donc ici, sur cette nappe de sable entre Misrata et Syrte, que s’ébauche la nouvelle guerre de Libye. La troisième en cinq ans, après l’intervention de l’OTAN contre Mouammar Kadhafi en 2011, puis l’affrontement fratricide de 2014 entre vainqueurs de la révolution. Cette fois, l’adversaire à abattre est l’EI, front délocalisé d’une vaste partie qui se déploie déjà aux confins de l’Irak et la Syrie.

Lire aussi: En Lybie, l'Etat islamique à la conquête du «croissant pétrolier»

Depuis le printemps 2015, la branche libyenne de l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi a conquis une bande littorale de 200 km autour de Syrte et, de proche en proche, grignote du terrain, jusqu’à menacer sur son flanc oriental le «croissant pétrolier», la principale plate-forme d’exportation du brut libyen. Chaque avancée de l’EI, habile à tirer parti du chaos général dans lequel le pays est plongé depuis l’été 2014, alarme davantage les capitales occidentales.

La prudence est de mise

Dans le dispositif qui s’esquisse, la ville de Misrata va jouer un rôle décisif. Cité marchande ouverte sur le grand large, la métropole portuaire, située à 225 km à l’ouest de Syrte, peut être considérée comme la porte de la Tripolitaine face aux ambitions de l’EI. Ses puissantes katibas (unités combattantes) ont une revanche à prendre. Fin mai 2015, la fameuse brigade 166, la plus impliquée dans cette zone du littoral central, avait dû battre en retraite devant l’EI qui parachevait alors sa prise de Syrte. «Nous n’avions pas reçu les renforts espérés de Tripoli», déplore aujourd’hui Mohammed el-Bayoudi.

Sur le papier, Misrata est affiliée au bloc politico-militaire de Fajr Libya («Aube de la Libye»), basé à Tripoli, où les forces islamistes exercent une influence significative. Mais, sur le terrain, les Misrati, fatigués par le jeu des faucons de Tripoli qui contrarient la quête d’une solution politique à la crise libyenne, tendent à s’autonomiser. Dès lors, ils sont devenus un partenaire naturel pour les Occidentaux, autant pour sceller la réconciliation avec le camp rival de Tobrouk (Est) – où dominent libéraux, anti-islamistes et ex-kadhafistes – que pour recentrer leurs forces contre l’Etat islamique.

A Misrata, on ne cache guère que les préparatifs ont débuté. «Il existe un plan intégrant attaques aériennes et terrestres, admet Ibrahim Bitelmal, le président du conseil militaire de Misrata. La communauté internationale va nous aider, les connexions sont déjà établies.» Il n’en dira pas plus. Mais son allusion à des «connexions» fait écho aux multiples rumeurs rapportant la présence de forces spéciales américaines et britanniques au collège de l’armée de l’air de Misrata, voire dans de discrètes fermes en lisière de la ville.

Ibrahim Bitelmal, qui évalue le nombre de combattants de l’EI à Syrte «à 3000 hommes dont 70% d’étrangers», s’empresse de préciser que ces préparatifs se font en liaison «avec l’état-major des armées de Tripoli». Là encore, la prudence est de mise. Il s’agit de ne pas faire apparaître Misrata comme jouant sa carte séparée. La question des relations tumultueuses entre la ville et le «gouvernement de salut national» de Tripoli, l’exécutif de Fajr Libya, où domine une rhétorique hostile à toute «ingérence étrangère», demeure toutefois entière.

Sur le terrain à Baghla, au volant de sa Toyota bringuebalant sur les bosses pierreuses, Mohammed el-Bayoudi dit l’attendre, cette troisième guerre de Libye. «La vie est devenue catastrophique à Syrte», affirme-t-il en évoquant les informations – pénurie, exécutions… – que lui livrent les familles ayant fui. La future offensive contre Syrte n’a cependant des chances d’aboutir, à ses yeux, qu’à une double condition. «D’abord, il faut que l’aide des Occidentaux se limite à des frappes aériennes. Surtout, pas de soldats sur le terrain, nous ne l’accepterions pas! Nous nous chargerons nous-mêmes des opérations terrestres. Ensuite, il faut nous aider au plan logistique: soins médicaux, transmissions, armes sophistiquées, appareils de vision nocturne.» Sinon, met-il en garde, «ce sera une perte de temps». Face à lui, le no man’s land exhibe sa béance de pierres, traversée de seuls dromadaires au pas majestueux dans la lumière orangée d’un jour de Libye déclinant.

Publicité