Amérique latine

Venezuela, plongée au cœur des ténèbres

Depuis la semaine passée, une coupure de courant massive affecte la quasi-totalité du territoire et aggrave encore le chaos. La situation dans les hôpitaux est alarmante alors que les Vénézuéliens craignent la pénurie de produits de base et assistent, impuissants, à la paralysie de leur pays

«C’est une tragédie, l’équivalent d’une catastrophe naturelle…» Marjorie n’a pas les mots pour décrire la panne géante qui frappe le Venezuela depuis jeudi soir. Assise sur le bord du trottoir, elle a les yeux rivés sur son téléphone. Pour la première fois en trois jours, elle capte le réseau de son opérateur. Pour cela, elle a dû parcourir 20 kilomètres en voiture depuis chez elle. Et là voilà, au milieu de centaines d’autres personnes dans la même situation, au pied de la tour de l’opérateur, qui émet faiblement grâce à un générateur électrique.

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«C’est essentiel pour nous, les Vénézuéliens, d’avoir du réseau, insiste-t-elle. Avec toute cette émigration qui frappe le pays depuis des mois, on a tous quelqu’un à l’étranger qui s’inquiète.» Depuis jeudi soir et le début de la panne, les réseaux téléphoniques et internet ne marchent presque plus, difficile d’avoir des informations sur ce qui se passe. Difficile surtout d’en envoyer, de prendre des nouvelles de ses proches à l’intérieur du pays.

Une cyberattaque ou la négligence du gouvernement?

A en croire Nicolas Maduro, le président vénézuélien, la panne est due à une attaque «cybernétique» contre la centrale hydroélectrique de Guri – Etat de Bolivar, dans le sud du pays – qui dessert les trois quarts du pays. Comme d’habitude, le chef de l’Etat accuse Washington d’être dans le coup, pour déstabiliser une nouvelle fois son gouvernement. Mais l’opposition de Juan Guaido n’y croit pas. Elle accuse le gouvernement de ne plus entretenir le réseau depuis des années malgré les alertes lancées par de nombreux experts sur l’état déplorable des infrastructures.

Une querelle politique qui fatigue les Vénézuéliens, plus occupés à tenter de survivre sans électricité. Car la panne a des conséquences désastreuses dans tous les domaines, elle paralyse la quasi-totalité du territoire, au moins 22 des 24 Etats. Sans électricité, il n’y a plus d’eau, car les pompes ne fonctionnent plus, plus d’essence non plus pour les mêmes raisons. La très grande majorité des commerces ferment: avec l’hyperinflation, jusqu’à 10 000 000% attendus en 2019 selon le Fonds monétaire international, les billets de banque ont disparu, toutes les transactions doivent se faire par carte bancaire mais les terminaux sont hors service.

Impossible d’acheter à manger, impossible aussi de se déplacer car tous les transports publics sont à l’arrêt, le métro de Caracas est paralysé. Déjà assez mal organisé en temps normal, le trafic automobile devient totalement chaotique car plus aucune signalisation ne fonctionne. A intervalles irréguliers, et surtout dans la capitale, un espoir naît quand le courant revient, mais il est vite douché par une nouvelle coupure, plus longue encore que la précédente.

Inquiétude et ambiance sinistre

Dans les rues de la capitale, la principale inquiétude concerne les hôpitaux. Des chiffres affolants circulent, des dizaines de patients seraient morts, notamment une quinzaine de dialysés, car la moitié des services d’urgence n’ont pas de générateurs électriques. «La vérité, c’est qu’on ne sait rien, explique Monica, une mère de famille qui essaie de joindre en vain l’hôpital où se trouve son père, malade, à l’intérieur du pays. Il devait se faire opérer ce samedi, mais je ne sais pas si l’opération a eu lieu, je ne sais même pas s’il est vivant!»

L’ambiance à Caracas est pesante, les habitants sont assommés par cette panne, la plus grande de l’histoire du pays. Elle rend insupportable leur vie déjà difficile. D’autant que les choses se corsent la nuit. Dans cette ville considérée comme étant la plus dangereuse du monde, des pillages sont constatés dans plusieurs magasins et centres commerciaux. Personne n’ose sortir dans cette obscurité totale, la rumeur dit que des délinquants armés font des rondes pour détrousser le premier venu. Une inquiétude qui échauffe les esprits. Dans de nombreux quartiers, aux fenêtres, les Caraqueños entonnent des concerts de casseroles et hurlent des insultes contre leur président, Nicolas Maduro.

Alors que les pénuries s’accumulent et que l’électricité ne revient pas, la peur du manque pousse les Vénézuéliens à faire des réserves. Sur la Cota Mil, l’autoroute au nord de Caracas qui sépare la ville de la montagne Avila, des files de voitures ininterrompues se forment dès l’aube. «Ici, il y a plusieurs sources d’eau potable, explique Carmen, une mère de famille qui attend depuis deux heures. Maintenant qu’il n’y a plus d’eau nulle part, tout le monde vient ici.» Aidée par son mari, elle remplit quatre bidons de 15 litres. «Le plus compliqué, ça va être de remonter tout ça», murmure-t-elle, désabusée. Elle habite au 18e étage de son immeuble, et sans électricité pas d’ascenseur.

«On retourne à l’âge de la pierre»

Les files de voitures sont aussi légion dans la ville, aux abords des rares stations-service encore ouvertes. Giovanni attend avec sa femme depuis quatre heures, la queue n’avance pas. «La station est pleine d’essence, mais il faut de l’électricité pour actionner la pompe, explique-t-il. C’est absurde d’attendre aussi longtemps sachant que l’électricité ne reviendra peut-être pas, mais il nous faut impérativement de l’essence, c’est notre dernière source d’énergie si la panne se poursuit.»

Une essence nécessaire aussi pour parcourir la ville et tenter de repérer les derniers commerces ouverts malgré la panne. Çà et là, d’immenses regroupements de gens se forment autour d’une petite épicerie dotée d’un générateur et d’un peu de réseau pour faire marcher son terminal bancaire. «J’en profite pour acheter un maximum de choses non périssables, précise Francisco, issu d’un quartier populaire. Du riz, de la farine, des œufs, bref, tout ce qui n’a pas besoin d’aller au frigo.»

Nourriture jetée

Car en trois jours, la plupart des Vénézuéliens ont perdu toutes leurs réserves de viande et d’autres produits de ce genre. Ingrid, par exemple, une vendeuse de fruits et légumes, a dû tout jeter. «C’était en train de pourrir, tout est parti à la poubelle, s’attriste-t-elle. Et c’est vraiment dur parce que ici, avec la crise, un kilo de viande, c’est presque un salaire minimum. Vous vous rendez compte? Un mois de travail envolé, comme ça, à cause de leur fichue panne.»

Toujours sur son téléphone, Marjorie prend conscience de l’ampleur de la panne sur les réseaux sociaux. «C’est dramatique, ce qui se passe au Venezuela depuis plusieurs heures, s’indigne-t-elle. On vit dans notre salon comme si c’était un camping dans la jungle. On retourne à l’âge de la pierre alors qu’on a les ressources pour être un pays riche.» Les larmes viennent. Son amie tente de la consoler. «Le pire dans tout ça, c’est que ce n’est que le début de la fin, lâche-t-elle dans un ultime sanglot. Notre pays s’effondre!»

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