Il a pris tout le monde par surprise. Le secret avait été si bien gardé, en vérité, que même certains de ses proches ont ouvert de grands yeux sur l’estrade, comme pour s’assurer qu’ils ne rêvaient pas. Mercredi, devant le pays tout entier, Juan Guaido s’est posé en challenger direct de Nicolas Maduro, le président vénézuélien. Un affront sans précédent.

On a du mal à imaginer pareil tremblement de terre. Alors que, grâce au bouche à oreille, des manifestations avaient été organisées un peu partout dans le pays, les télévisions d’État, à ce moment-là, sont en train de ronronner en diffusant des émissions de cuisine et de techniques de maquillage. Des journalistes, il n’y en a pratiquement plus dans ce pays, a fortiori s’ils sont critiques envers le système. La déclaration de Guaido, qui se proclame «président en exercice» en attendant l’organisation d’«élections démocratiques», est un séisme. Elle est entendue en direct par des dizaines de milliers d’oreilles, et immédiatement répercutée par les téléphones portables dans tout le pays.

La secousse est d’autant plus violente qu’il ne faut que quelques minutes au président américain Donald Trump – visiblement tenu au parfum – pour soutenir l’impudent.

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Coup dur pour Nicolas Maduro

Quelle que soit la suite des événements, ce coup aura été reçu à la tête par Nicolas Maduro et par son régime «chaviste» (du nom de Hugo Chavez, président jusqu’à son décès en 2013). Un coup d’autant plus dur qu’il aura été porté par un personnage qui était encore pratiquement inconnu il y a trois semaines.

Nous sommes début janvier. Nicolas Maduro va être investi pour son deuxième mandat, après qu’il a remporté des élections boycottées par l’opposition et dont le résultat n’a pas été reconnu par la majorité de la communauté internationale. Le jeune Juan Guaido (35 ans) a déjà exercé comme député pendant une législature. Et il n’a aucune peine à être nommé président de l’Assemblée nationale, ce parlement, dominé par l’opposition, que le régime a dépouillé de l’essentiel de ses prérogatives, faute de réussir à le fermer pour de bon. En fait, personne ne veut vraiment de ce poste impossible.

Juan Guaido ? Certains, en Amérique latine où il a acquis en quelques jours le statut de coqueluche, le comparent déjà à un Barack Obama des Caraïbes. Il est ce que l’on nomme ici un «opérateur social»: particulièrement actif dans les mouvements étudiants, il a passé du temps dans les communautés locales, à débattre des problèmes de voisins, à participer à des réunions politiques de «base». Mais les activistes ne s’en sont pas tenus là. Comme en 2007, lorsque Hugo Chavez a tenté de changer la Constitution afin de pouvoir se représenter autant de fois qu’il le désirait. La répression, elle aussi, sera féroce. Mais à l’époque, Maduro perdra le référendum qui l’aurait converti en président éternel.

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Libéré mystérieusement

Le jeune homme a un mentor : c’est Leopoldo Lopez, le fondateur du parti Volonté Populaire, dont il a ensuite repris les rênes. Lopez lui-même passait déjà pour l’incarnation du renouveau de l’opposition vénézuélienne. Il a été mis depuis hors circuit par le pouvoir et il reste aujourd’hui assigné à domicile. Juan Guaido a été lui aussi arrêté par la police politique, trois jours après avoir assuré la présidence du Parlement. Puis il a été mystérieusement libéré au bout d’une heure. «C’est un muchacho un peu attardé», avait ironisé le président Maduro. Mais le «gamin» a pris sa revanche.

«Son jeune âge est sans doute un atout important qui joue en sa faveur, analyse l’anthropologue Paula Vasquez Lezama, chargée de recherche au CNRS. Il peut parler avec les chavistes tout autant qu’avec les autres factions de l’opposition. Personne ne peut le soupçonner d’être un nostalgique, et de représenter les intérêts de «l’oligarchie» de l’avant-Chavez. Il est partie intégrante du Venezuela d’aujourd’hui.» Lors de son discours mercredi, Guaido a pris soin de tenir dans les mains un livre du Libertador Simon Bolivar, le héros de l’indépendance vénézuélienne dont s’inspire le chavisme.

Issu d’une famille de la classe moyenne, Juan Guaido a beaucoup bataillé pour financer ses études et réussir à s’inscrire dans une université jésuite de Caracas, afin de devenir ingénieur. Son grand-père était membre de la Garde nationale vénézuélienne, une force très populaire dans le pays qui s’est cependant progressivement convertie en symbole de la répression contre les contestataires. «Je connais les militaires», aime-t-il dire. Au-delà de ses efforts visant à unifier l’opposition, le jeune homme a aussi proposé une loi d’amnistie aux militaires et aurait multiplié les contacts avec les cadres intermédiaires du chavisme ou les artilleurs de base, ceux qui sont à même de faire chavirer une garnison.

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Une population «abandonnée par ses dirigeants»

«Il faut bien se rendre compte de l’état actuel du pays, rappelle Paula Vasquez Lezama. La population a été tout bonnement abandonnée par ses dirigeants.» D’un simple regard, affirme l’anthropologue, on voit dans la rue qui bénéficie de l’envoi par des proches de quelques dollars lui permettant de survivre au quotidien. «La vie est devenue un cauchemar pour la majorité des habitants.»

Le président Maduro a eu beau jeu de voir en Juan Guaido un simple «laquais de l’impérialisme des Etats-Unis» ; le ministre de la Défense, Vladimir Padrino, pouvait évoquer jeudi un «coup d’Etat» et afficher sa volonté de resserrer les rangs de l’armée autour du dirigeant chaviste. Rien n’y fait : défié comme jamais par ce «gamin attardé», Nicolas Maduro en est aujourd’hui réduit à se méfier de tout ce qui bouge, y compris de son ombre.