Les Vénézuéliens sont toujours plus nombreux à quitter leur pays

Amérique latine La «révolution bolivarienne» a débouché sur une hausse de la violence et des pénuries. Même les Colombiens s’en vont

Edberto Ruidiaz a d’abord vu son cousin se faire tuer par des délinquants; puis ce fut le tour d’étudiants de son université du soir, et enfin de son beau-frère. Alors, malgré les études gratuites et toutes les subventions de l’Etat «socialiste» vénézuélien, il a décidé l’an dernier de partir pour la Colombie voisine. Il supporte aujourd’hui les bas salaires et les nuits froides de la capitale andine, Bogota. «On ne vit pas très bien, mais au moins on vit», dit le maçon, qui n’a qu’un matelas en guise de meubles.

Le jeune homme fait partie des 1,3 million de Vénézuéliens qui auraient abandonné le pays depuis 1999, au début de la «révolution» du défunt chef d’Etat Hugo Chavez – soit un habitant sur 25. Selon une étude de l’Universidad Central, qui pallie l’absence de données officielles, le chiffre représenterait 88% de tous les Vénézuéliens vivant à l’extérieur.

Insécurité insupportable

Comme Edberto, beaucoup sont poussés au départ par l’explosion de l’insécurité – qui a fait de Caracas l’une des capitales les plus meurtrières au monde. «Je me suis décidé après que des bandits ont enlevé des proches chez eux, devant leurs enfants, pour exiger une rançon», raconte Miguel Martinez, qui réside aujour­d’hui au Panama.

Même les Colombiens du quartier de Petare, dans l’ouest de Caracas, stigmatisés comme des délinquants par une bonne partie de la population, pensent à retourner au pays après des décennies au Venezuela. «Je vais envoyer ma petite-fille étudier en Colombie, y explique, sur le pas de sa porte, une grand-mère venue 20 ans plus tôt. Ici, c’est devenu trop dangereux.» Une situation impensable il y a dix ans, quand les Colombiens fuyaient la guerre pour profiter des réformes agraires et des aides sociales de la «révolution bolivarienne».

Files interminables

La plupart des candidats au voyage disent aussi fuir les pénuries tournantes de biens de première nécessité, qui provoquent d’interminables queues devant les supermarchés et les pharmacies. «J’ai convaincu ma sœur de me rejoindre en lui disant qu’elle trouverait du lait et des médicaments pour son fils n’importe où, raconte Edberto Ruidiaz. Ici, en Colombie, les choses sont chères, mais on les trouve.»

Depuis l’élection du dauphin de Chavez, Nicolas Maduro, en avril 2013, l’émigration se serait encore accélérée: d’après le sondeur Datanalisis, un dixième de la population dit aujourd’hui chercher à quitter le pays, contre 4% il y a dix ans. Tous les jours, des files s’allongent devant les consulats pour demander un visa, devant les ministères pour obtenir un tampon… Les centres d’apprentissage de langues étrangères font salle comble, et nombre d’étudiants cherchent à faire homologuer leurs diplômes en prévision d’un éventuel départ.

Le pouvoir commence à s’inquiéter de voir le pays se priver des éléments qu’il a formés. «Nous souffrons de la fuite, et même du vol de cerveaux», s’est alarmé le vice-président Jorge Arreaza, qui dénonce, comme tout le reste du gouvernement, l’existence d’une «guerre économique» des milieux privés.

Une majorité de diplômés

Si l’on trouve aujourd’hui de plus en plus de maçons ou de femmes de ménage parmi les migrants, les diplômés sont depuis longtemps les plus prompts au voyage. Une étude de l’organisme régional Sela montrait en 2007 que 14% des immigrés vénézuéliens de plus de 25 ans aux Etats-Unis étaient titulaires d’un doctorat, soit 5% de plus que la moyenne des autres pays. Selon des estimations d’Armadea Leyba, président du centre hospitalier HCC, 10 000 médecins auraient par exemple quitté le pays, laissant certains hôpitaux de Caracas sans leurs meilleurs spécialistes.

Formés et souvent dotés de capital, ces Vénézuéliens des classes moyennes et aisées ont créé de petits empires dans leur pays d’accueil. En Colombie, des ingénieurs pétroliers limogés sous Chavez ont apporté leur savoir-faire à la création d’une entreprise d’exploration, Pacific Petroleum, devenue en quelques années l’une des plus importantes du secteur. Au Panama, des constructeurs édifient une luxueuse cité résidentielle et commerciale, sorte de mini-Venezuela comprenant des reproductions des principaux monuments de leur pays. D’autres enfin ont dopé le marché immobilier de petites villes de Floride: les journaux de la petite ville d’El Doral, où un habitant sur cinq est désormais Vénézuélien, soulignent ainsi quotidiennement les faux pas de la révolution.

Edberto Ruidiaz est bien moins fortuné que ces exilés dorés. Il ne s’en apprête pas moins aujour­d’hui à recevoir son père; à Caracas, les files se sont encore allongées depuis le début de l’année.