Il y a le feu à la Maison-Blanche. Soudain, c’est comme si l’on pouvait voir surgir les flammes par les fenêtres, la situation réclamant une intervention d’urgence, alors que jusqu’ici personne ne semblait avoir fait réellement attention au début d’incendie qui s’était déclaré dans un coin du tapis.

Une situation d’autant plus gênante pour le président que, dans quelques heures, il aura précisément à rassurer ses compatriotes sur la solidité de cette maison, dans le traditionnel discours sur état de l’Union qu’il doit tenir mercredi soir devant les deux chambres réunies du Congrès.

En plus de l’odeur de brûlé, il semble presque se dégager un certain parfum de panique. Coup sur coup, la Maison-Blanche s’en est prise de manière presque brutale aux banques et au «grand business», s’est lancée dans une défense aux relents populistes de «la classe moyenne», s’emploie aujourd’hui à prouver qu’elle entend maîtriser l’explosion du déficit budgétaire, alors qu’elle ne jurait jusqu’ici que par la mise en place d’un vaste plan de relance.

L’équipe de Barack Obama n’avait-elle rien vu venir? Se voit-elle obligée de bricoler un plan désespéré et incohérent? Chacun, de fait, était passablement occupé dans ce qui semblait être des priorités clairement établies: l’énorme chantier de l’extension de la couverture santé, la législation sur le réchauffement climatique, deux guerres en cours et le spectre d’un regain de la menace terroriste, surgi pendant les fêtes de Noël. Puis, encore, la réponse à apporter au tremblement de terre en Haïti, et l’envoi de 15 000 soldats supplémentaires dans ce qui ressemble presque à l’éclatement d’un nouveau conflit…

Tout cela avait de quoi occuper chaque membre de l’administration. Jusqu’à ce que l’on s’en rende compte: aucun de ces chantiers, en vérité, n’intéresse les électeurs américains. Leurs préoccupations sont ailleurs.

Un nouveau sondage du Pew Research Center le confirmait encore lundi: la seule priorité de l’Amérique, aujourd’hui, ce sont les emplois, la reprise économique, et le déficit budgétaire que l’opposition républicaine se plaît à dépeindre comme l’origine de tous les maux. Environnement, coût de la santé, accès aux soins pour tous? Ces thèmes sur lesquels le président Obama entendait asseoir le bilan de sa première année au pouvoir sont devenus pour ainsi dire caducs.

Aujourd’hui, ils ne convaincront ni les électeurs républicains, ni même les démocrates, ni surtout les indépendants qui s’étaient rangés en masse derrière le jeune président mais lui tournent désormais le dos dans les mêmes proportions. La gigantesque gifle reçue dans le Massachusetts, la semaine dernière, l’a démontré: les démocrates, qui ont perdu à cette occasion la majorité qualifiée de 60 sièges au Sénat, doivent tout revoir, dans le fond et dans la forme. C’est désormais une question de survie politique.

«Je préfère être un très bon président qui n’aura accompli qu’un mandat, plutôt qu’un président devenu médiocre pour se faire réélire», disait en substance Barack Obama dans une interview télévisée. Les mesures qu’il vient d’annoncer avant même son discours de ce mercredi prouvent pourtant que le calcul est autre: pendant trois ans, l’administration va ainsi geler les dépenses publiques dans les secteurs non liés à la sécurité nationale et à l’armée, ainsi qu’aux retraites et à la santé. Touchés, en revanche, l’agriculture, l’éducation, l’environnement, certaines infrastructures… En un mot: tous ces domaines où la gauche du Parti démocrate montrait déjà des signes de mécontentement, accusant le président de ne pas se montrer suffisamment «libéral» (à gauche).

Ces mesures visent à réduire le budget de quelque 250 milliards de dollars sur dix ans. Elles ne sont, selon les critiques, qu’une goutte d’eau dans l’océan d’une dette publique américaine se montant aujourd’hui à 1400 milliards de dollars. Mais le plan entend surtout donner la preuve d’un retour à la «discipline fiscale», explique la Maison-Blanche. En omettant de souligner une autre de ses particularités: il est pratiquement similaire à celui que défendait il y a peu un certain… John McCain, le rival d’Obama dans la course à la présidence. Hier, ce même John McCain se disait plutôt satisfait de ce «retour à la raison» du camp démocrate. Après avoir pratiqué une obstruction systématique pendant un an, les républicains peuvent pavoiser, même si la plupart s’en tenaient à une attitude de lourde ironie. La nouvelle situation au Sénat obligera sans doute leurs rivaux à composer avec eux s’ils veulent aboutir au moindre résultat en matière de législation. Les rêves démocrates de grands chamboulements historiques (santé, environnement) semblent pouvoir être rangés dans les placards, du moins jusqu’aux élections de novembre. Place aux petits pas, aux accommodements et au donnant-donnant. Au bon vouloir de l’opposition.

La gauche du Parti démocrate commençait à s’étrangler mardi devant la nouvelle couleuvre que lui forçait d’avaler un président élu à l’origine notamment pour son opposition à la guerre d’Irak et qui laisse aujourd’hui intacts les budgets militaires. Mais ce plan d’austérité risque aussi, paradoxalement, de compliquer la vie des démocrates centristes: en pleine année électorale, les voilà privés de tout recours possible à des largesses budgétaires qui pourraient servir à convaincre les électeurs…