Le Temps: Jean Paul II avait contribué à établir un dialogue judéo-chrétien sans précédent. Avez-vous l’impression que ce dialogue s’est détérioré sous le pontificat de Benoît XVI, notamment après l’affaire Williamson et le maintien de la prière pour la conversion des juifs dans la liturgie en latin du Vendredi Saint ?

David Rosen:Non. Je dirais même que les relations entre les juifs et les catholiques n’ont jamais été aussi bonnes. La visite de Jean Paul II en 2000 avait eu des effets très positifs en Israël, notamment sur les juifs orthodoxes, qui éprouvaient une certaine méfiance envers le christianisme. Elle a contribué à changer durablement la perception des chrétiens par les juifs.

L’affaire Williamson et la prière pour la conversion des juifs sont des dossiers que Benoît XVI a hérités de Jean Paul II. C’est ce dernier qui a créé les conditions pour permettre le retour des intégristes dans l’Eglise. De même, il avait déjà autorisé l’usage de la messe en latin de manière restreinte. Mais les juifs n’avaient alors pas réagi. Benoît XVI a simplement étendu l’usage de cette messe, et il l’a annoncé publiquement. C’est pour cette raison que beaucoup de juifs ont fait part de leur déception. De hauts responsables de l’Eglise sont alors intervenus pour expliquer que cette prière a une portée eschatologique. Elle ne représente pas une incitation au prosélytisme. Ces explications nous ont satisfaits.

Quant à l’affaire Williamson, elle est un exemple classique du management catastrophique du Vatican et du manque total de communication interne. Ce fut un fiasco. Mais le Vatican n’avait aucune intention de nuire au dialogue judéo-chrétien et nous l’avons compris. Il est vrai qu’en Israël, certains rabbins ont mal réagi. Ils ont cru que le pape niait l’Holocauste. Le fait qu’il soit allemand a rendu la situation encore plus complexe. C’est pourquoi la visite de Benoît XVI est importante. Sa présence dissipera les malentendus et démontrera que l’Eglise veut une relation sincère et authentique avec les juifs.

-Vous soulignez que le dialogue entre les juifs et les chrétiens est bon, mais de nombreux chrétiens se plaignent des tracasseries dont ils sont victimes de la part des autorités israéliennes, notamment en ce qui concerne l’obtention de visas. De plus, les accords fiscaux et juridiques conclus avec l’Eglise n’ont pas été ratifiés par la Knesset et ne sont toujours pas appliqués, ceci plus de dix après leur signature.

- Il faut distinguer deux niveaux. Le dialogue qui a lieu entre les hiérarchies religieuses est meilleur que jamais. En revanche, les relations entre les autorités israéliennes et les communautés chrétiennes sont difficiles. La plupart des catholiques sont des Palestiniens, et les Israéliens ne font pas la distinction entre les arabes chrétiens et les arabes musulmans. Les chrétiens souffrent donc des préoccupations sécuritaires d’Israël. Dans ce contexte, il est difficile pour les arabes chrétiens provenant d’autres pays d’obtenir des visas. Mais je pense qu’actuellement, il est encore plus compliqué pour les arabes de se rendre aux Etats-Unis et d’y obtenir un permis de travail. Ajoutons à cela que tous les chrétiens ne souffrent pas de discriminations. Ceux qui vivent en Galilée n’ont pas de problème. Mais on focalise toujours sur la situation des chrétiens de Jérusalem et de Cisjordanie. Cela dit, l’attitude des Israéliens n’est pas motivée par une attitude négative. Elle exprime la peur des bureaucrates, qui estiment que les accords avec le Vatican ont été conclus trop vite et qu’ils n’ont pas été considérés de manière adéquate. Personnellement, je pense que l’attitude d’Israël sur ces questions a été inappropriée, et le malaise éprouvé par le Vatican me désole. J’aimerais que les autorités israéliennes se montrent plus flexibles envers les communautés chrétiennes.

-Nombre de chrétiens ont le sentiment que les Israéliens souhaitent les voir quitter définitivement la Terre Sainte.

- Il est vrai que certains Israéliens le souhaitent. Comme je l’ai dit, ils considèrent les chrétiens arabes d’abord comme des arabes. Et les blessures de l’histoire sont profondes. Les juifs ont encore parfois le sentiment que les chrétiens veulent voler leur âme.

- Comment le soutien de Benoît XVI à la béatification de Pie XII est-il perçu en Israël ?

- Je n’ai pas l’impression que cela constitue un problème pour sa visite. Il est question de cette béatification depuis 20 ans. Elle a toujours été retardée, et le décret sur les vertus héroïques de Pie XII n’a toujours pas été signé. Cela montre que le Vatican est conscient de la sensibilité des juifs sur cette question. Par ailleurs, le pape se rendra au mémorial Yad Vashem, mais il ne visitera pas le musée où se trouve une inscription qui rappelle le silence de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, je pense que les juifs et les catholiques ne seront jamais d’accord sur cette question. Il faut respecter les différents points de vue.

Propos recueillis par Patricia Briel, envoyée spéciale