Centenaire

Verdun, l'abattoir du monde

Il y a exactement un siècle, le 21 février 1916, débutait la démentielle bataille de Verdun qui allait durer dix mois, pendant lesquels le mot «jour» allait être biffé des dictionnaires. Récit de l'enfer, via les archives historiques du «Temps»

Que de temps il a fallu. Près de 70 ans, jusqu’à ce jour symbolique de septembre 1984 où le chancelier Kohl et le président Mitterrand se tiennent par la main à l’entrée de l’ossuaire de Douaumont, scellant enfin la réconciliation franco-allemande.

Le martyre avait été prédit, par Edouard Secrétan, rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne (GdL): «Pour la troisième fois depuis cent années, la France et l’Allemagne vont se mesurer dans les champs de la Meuse: 1815, puis 1870, 1914», enfin. Verdun, ou «l’abattoir du monde», a-t-on dit, avec ces pertes effroyables: 360 000 Français et 330 000 Allemands tués ou portés disparus. Juste pour le contrôle de quelques collines de Lorraine. «Sans aucun doute la plus grande imbécillité humaine de tous les temps, écrivait récemment le conseiller fédéral Alain Berset.

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Verdun, mère des batailles, c’est le symbole absolu de l’absurdité des massacres que l’écrivain français Romain Rolland dénonça aussi avant même qu’elle n’arrive – dans le Journal de Genève (JdG) du 22 septembre 1914 – sous le regard indifférent de hauts militaires obsédés par leur prestige, vieux médaillés de 70 planqués à l’arrière pendant que «la nuit est là, rouge et noire comme le sang des ventres qui se déchirent et se répandent dans la boue et le jus de cadavre». Les combats, odieux, honteux pour le genre humain, ne serviront à pas grand-chose, si ce n’est à retarder l’armistice.

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La Grande Guerre a déjà fait 3 millions de morts, sans qu'aucun belligérant ne parvienne à prendre l'ascendant sur l'autre. Tout commence le 21 février 1916, comme le rapportent pour la première fois le JdG du 23 février et la GdL du lendemain, avec ces phrases quasi sibyllines: «Dans la région au nord de Verdun, après un violent bombardement sur les deux rives de la Meuse, les Allemands ont dirigé au cours de la journée une série d’actions d’infanterie extrêmement vives»; «comme nous le supposions, l’offensive qu’on annonçait trop bruyamment en Haute-Alsace était une feinte. La bataille est actuellement engagée au nord de Verdun.» Car deux jours plus tôt, vers 7 heures du matin, un obus de 380 mm explose dans la cour du palais épiscopal de la ville. Déluge de fer, de feu. Les statistiques modernes ont reconstitué: deux millions d’obus – un toutes les trois secondes – tombent sur les positions françaises en deux jours.

Passons sur le détail des manœuvres militaires qui conduisent ensuite à la prise du fort de Douaumont, défendu par une soixantaine d’hommes seulement, dans la soirée du 25 février. Deux jours plus tard, le JdG annonce, relaie le «grand quartier général» allemand: «Le fort cuirassé de Douaumont, le pilier angulaire nord-est de la ligne principale de fortifications permanentes de la forteresse de Verdun, a été pris d’assaut […] par le 24e régiment d’infanterie de Brandebourg. Il se trouve solidement entre les mains des Allemands.»

Succès immense pour la propagande du Reich, consternation pour les Français. Le lendemain, le même JdG rapporte que le correspondant de guerre du Berliner Tageblatt mande de la capitale: «De même que les écrivains militaires français désignaient Verdun comme la forteresse la mieux organisée et la plus inexpugnable, on pourra probablement lire, ces jours, que Verdun était suranné et sans grande importance. […] Le gigantesque bloc de béton et le bloc cuirassé sont maintenant en ruine. […] L’organisation de l’attaque contre le front nord de Verdun a été un coup de maître. Il a fallu d’abord exécuter, dans le plus grand secret, d’énormes travaux si l’on voulait que l’attaque contre la position «inexpugnable» réussît vraiment. […] Les prisonniers […] ont raconté que l’effet de notre artillerie est effroyable.»

Mais il s’agit bien là de propagande. Car les Allemands rencontrent, dans cette première phase de la bataille de Verdun, une forte opposition à leurs desseins. Les positions françaises ont beau avoir été anéanties, il y a des survivants. Des «zombies» qui ont souvent perdu leur commandement. Ils se réarment, ripostent, ralentissent, puis bloquent l’avancée allemande. «Un semblant de front est reconstitué», disent les historiens, ce que confirme le JdG du 25 février, via La Liberté de Fribourg. «Il serait puéril de dissimuler que l’ennemi tente un grand effort. […] Mais nous saurons briser cet effort […]. La bataille en est à son quatrième jour et elle ne nous a mordu nulle part, malgré les énormes sacrifices.»

«Des doutes gratuits»

«Décidément, c’est une grosse partie qui se joue à Verdun, si ce n’est pas la grosse partie», estime, lucide, le JdG quatre jours plus tard. Le signataire de l’article, F. F., dit ignorer, «naturellement, jusqu’à quel point l’état-major français s’est attendu à l’attaque […]. Il est probable que les préparatifs allemands n’ont pas passé inaperçus et qu’une armée de réserve a été concentrée dans la région de l’est, prête à être portée soit au nord, soit vers la Suisse au cas où les doutes d’ailleurs gratuits, qui paraissent avoir régné en France sur la possibilité d’une action allemande à travers notre territoire, auraient été fondés.»

Le Temps de Paris constate, lui, que «malgré l’importance des forces engagées, les Allemands n’ont fait presque aucun progrès. Ils se heurtent d’ailleurs à une armée de campagne puissamment organisée. […] Il conclut: «Ce n’est pas à Verdun que les Allemands trouveront la victoire susceptible de donner des résultats immédiats, dont ils ont un si grand besoin.» Côté français, les survivants, donc, sont appuyés par le général Joffre, qui donne les pleins pouvoirs au général de Castelnau, lequel finit par stopper la progression des troupes du Kronprinz Guillaume de Prusse, alors dernier prince héritier de l’Empire allemand et commandant des «hussards de la mort». Il est escorté de son chef d’état-major général, le «vieux» Erich von Falkenhayn, 54 ans à l’époque, et «conseillé» par l’éminence grise de l’empereur, le Generalfeldmarschall Gottlieb von Haeseler, 80 ans…

Manifestement, les objectifs de ces trois-là ne sont pas atteints dans ce «monstrueux conflit dont personne ne comprend à vrai dire les enjeux exacts», dit Alain Berset. Au point que «le mot «jour» va provisoirement être rayé des dictionnaires». Affirmation corroborée par le Corriere della sera, cité par le JdG du 27 février: «L’attaque est dirigée personnellement par le kronprinz. […] Il donna lui-même, dans la nuit de dimanche à lundi, l’ordre d’attaque. Dans la journée de lundi, l’activité de l’artillerie fut formidable. Les canons allemands […] vomissaient sans arrêt des obus de tous calibres, et les canons français répondaient avec énergie. […] Plus tard, «l’artillerie ouvrit […] sur les troupes allemandes un tir de barrage effroyable, et l’on vit les hommes, qui déjà gravissaient les parapets, rouler les uns sur les autres.»

Et de poursuivre; «C’est alors seulement que commença la vraie bataille pour laquelle les Allemands avaient rassemblé tous leurs moyens d’action. Le bombardement des deux rives de la Meuse alla en croissant, jusqu’à ce que, dans l’après-midi, 200.000 Allemands s’élançassent à l’attaque en rangs serrés. […] Le bombardement reprit violemment mardi matin. Le tir allemand sur les tranchées de première ligne, au bord de la Meuse, fut d’une violence infernale; par endroits, il ne resta pas un centimètre carré qui ne fût pas touché. […] L’hécatombe était formidable; on voyait des files entières s’abattre successivement.»

Un déserteur raconte…

Un déserteur allemand témoigne de cette boucherie dans Le Démocrate de Delémont, que cite la GdL du 24 février 1916. Celle-ci prend la précaution de préciser qu'«il y a peut-être de l’exagération dans son récit» mais que ses dires sont «confirmés de sources bien différentes». «Cet homme, qui réussit à entrer en Suisse du côté de Bâle, n’a pas caché la triste situation dans laquelle s’est produit l’assaut des lignes françaises. Depuis plusieurs heures le canon tonnait. Les obus, coup sur coup, tombaient sur les tranchées, bouleversaient les parapets, obligeaient les soldats à abandonner des postes qui devenaient trop dangereux.»

Une fois que les Allemands occupèrent les tranchées désertées, continue Le Démocrate, «les Français bien dissimulés dans des ouvrages hérissés de mitrailleuses, «ouvrages, nous dit le Badois, dont nous ignorions totalement l’existence», canardèrent les soldats allemands, qui furent pris sous trois feux. Et ce fut, ajoute-t-il, une tuerie sans nom: «Le régiment auquel j’appartenais, fort de 2500 hommes, fut littéralement fauché […]. Jamais ce bon Badois n’oubliera ce spectacle épouvantable et bien fait pour terrifier même les plus courageux. Les cadavres s’amoncelaient les uns sur les autres,. Notre soldat, qui fut blessé légèrement, eut deux de ses camarades tués qui tombèrent sur lui, un troisième fut blessé. Et les canons et les mitrailleuses crachaient toujours la mort sans se lasser.»

Le «mépris de la mort»

«Aucun adjectif ne peut décrire l’acharnement que revêt la bataille», confirme la GdL cinq jours plus tard. De fait, selon le point de vue naturellement francophile qu’adopte systématiquement la Gazette, les Allemands ont déjà déployé «une fureur aveugle, sans tenir compte de leurs pertes». Mais «maintenant ils dépassent, dans le mépris de la mort, tous les précédents, et ils supportent les sacrifices les plus effroyables que l’esprit humain puisse concevoir. C’est cette terrible résignation aux carnages les plus meurtriers qui constitue l’élément essentiel de cette tragédie.»

On en trouve les mêmes traces dans le récent roman historique de Jean-Charles Gautheron, Le Correspondant (Ed. Chum, 2015): «Les paysages dévastés et les amas de cadavres témoignaient de l’extrême brutalité des attaques.» Car «les Allemands jouent un carte tellement dangereuse qu’un insuccès pourrait se changer pour eux en un désastre irréparable, tandis que dans la pire des hypothèses, le succès aujourd’hui n’aurait aucun caractère définitif». Gautheron écrit lui aussi que «le résultat de ces opérations militaires fut insignifiant», que «les positions demeurèrent inchangées. […] Je me rendis compte de l’impuissance des journalistes dans les salles de rédaction.»

Mais «malgré toute leur bonne volonté à mettre de côté leur opinion personnelle et parfois leurs valeurs morales, tout ce qui pouvait entraver la diffusion d’une information la plus vraie, la plus sincère et la plus objective qui soit, rien ne pouvait matérialiser la mort et la souffrance.» Et «les articles de la Gazette qui étaient en partie issus des sources officielles des belligérants ne pouvaient certainement pas suffire à décrire la monstruosité des batailles». Ce que Léon Poirier tentera d’exorciser douze ans plus tard en réalisant Verdun, visions d’Histoire, un film si réaliste que plusieurs de ses images furent abusivement présentées comme un reportage d’époque:

D’ailleurs, le 1er mars 1916, le quotidien écrit enfin, toujours optimiste, sous la plume d’un certain «B.», que «les Allemands ont constitué une masse de manœuvre imposante pour arriver à leurs fins, ils ont concentré toutes leurs ressources actuellement disponibles pour arriver à n’importe quel prix à un résultat important. C’est pourquoi il ne faut s’étonner ni de l’acharnement forcené de la bataille ni de sa durée. Car sans doute, elle se prolongera encore pendant quelques jours avec une intensité égale à celle qu’on peut constater ces jours-ci.»

La «pompe» allemande

Il ne croyait pas si bien dire, B. Car «la grande opération contre Verdun, annoncée avec tant de pompe par les bulletins officiels allemands et exécutée, au prix de pertes énormes, sous les yeux de S. M. l’empereur, n’a pas […] abouti. Le front français résiste sur la Meuse comme sur l’Yser, comme partout. Les Allemands ont gagné quelques kilomètres de terrain ensanglanté, mais le résultat est bien mince en comparaison de ce qu’il a coûté. C’est un échec dont les conséquences peuvent être plus grandes qu’il n’y paraît d’abord. Il démontre, pour l’heure, que les armées française dont on croyait à Berlin ne faire qu’une bouchée sont capables de battre les meilleures troupes de l’armée impériale allemande.»

Le 21 décembre 1916, après 300 jours de combats, la plupart des positions perdues auront été réinvesties par l’armée française. Un nouvel hiver s’installe. Nous y reviendrons.

A voir sur France 2, dimanche 21 février 2016 dès 20h55: soirée spéciale Verdun.

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