Il traite le pouvoir berlusconien de fasciste, de xénophobe, de corrompu et va jusqu’à comparer le chef du gouvernement italien à Hitler en expliquant que «les magistrats représentent pour lui ce que les Juifs représentaient pour le führer, à savoir une race infâme qu’il faut éliminer». Sans ambages, l’ancien juge vedette Antonio Di Pietro est de nouveau en campagne.

Entre 8 et 10% des voix

Celui qui avait fait tomber toute une partie de la classe politique italienne au début des années 1990 en dirigeant l’opération anti-corruption «Mains propres» n’a rien perdu de sa verve ni de sa pugnacité qui faisaient trembler les «honorables» parlementaires dans le box des accusés. Sur le petit écran comme dans ses innombrables meetings pour son parti l’Italie des valeurs (IdV), Antonio Di Pietro hurle, s’indigne, vitupère et, au bout du compte, s’impose com­me le seul véritable pourfendeur du berlusconisme et de l’illégalité diffuse. Dénonçant à la fois les turpitudes du pouvoir, le conflit d’intérêts du président du Conseil et sa mainmise sur la télévision mais aussi la tiédeur et l’inconsistance de l’opposition du Parti démocrate (PD, centre gauche), il aspire clairement à jouer le rôle du troisième homme. Mieux, il annonce qu’il «construira le parti qui remplacera le PD».

Pour l’heure, les sondages lui accordent entre 8 et 10%. Les plus favorables l’ont un moment crédité de 14% des suffrages. Il y a cinq ans, aux précédentes élections européennes, il n’avait obtenu que 2,1%. «Aux dernières législatives de 2008, j’ai fait 4%. Aujourd’hui, les sondages les plus défavorables me donnent 8%. La tendance est celle-là: à chaque scrutin, je double mon score», lance l’ancien juge, ajoutant sans détour: «En l’absence de la gauche, je suis là!»

«Dans un pays normal, un parti comme celui de Di Pietro n’existerait pas», analyse le journaliste Gianni Barbacetto, auteur d’un livre d’entretiens avec l’ancien magistrat intitulé Le trouble-fête. «Mais la droite est populiste et est aux mains de Berlusconi tandis que la gauche est confuse et ne mène pas une opposition musclée. Il y a toute une frange de la gauche qui votait autrefois pour les ex-communistes qui ne supporte plus le manque de combativité sur les thèmes de la légalité ou du respect de la justice.»

Ainsi, l’ancien policier devenu magistrat, longtemps considéré comme un homme d’ordre et de droite, marche désormais clairement sur les plates-bandes des progressistes. Alors que, depuis 1996, le centre gauche, jugé trop accommodant avec le Cavaliere, a été au pouvoir sept ans sans faire voter de loi sur le conflit d’intérêts et sans réformer le système audiovisuel, Antonio Di Pietro exerce aujourd’hui «une attraction fatale» sur une partie de l’électorat, reconnaît-on dans les états-majors des partis. «Le vote Di Pietro est pour l’essentiel un vote anti-Berlusconi et plus généralement une contestation de la «caste» politique», observe Antonio Polito, directeur du quotidien Il Riformista.

«Question morale»

Devant les usines, le parler fort de Di Pietro enregistre ainsi un certain succès. D’autant que l’ancien magistrat a reçu le soutien de syndicalistes durs comme l’ancien métallo communiste Maurizio Zipponi, candidat aux européennes sous l’étiquette IdV. Mais, surtout, une brochette d’intellectuels s’est officiellement ralliée à la cause d’Antonio Di Pietro. A commencer par le philosophe Gianni Vattimo, l’historien Nicola Tranfaglia ou encore l’écrivain Giorgio Pressburger. Mais même Claudio Magris a publiquement apporté son soutien à l’ancien magistrat: «Cette fois, j’ai décidé de voter pour l’IdV, qui représente une opposition modérée, étrangère à tout extrémisme, mais ferme», a expliqué l’auteur de Danube.

«Avec ce soutien assez vaste des intellectuels, un mur est tombé même s’il y a toujours eu un courant que l’on pourrait définir extrémiste du centre estimant que la question morale constitue le problème essentiel du pays», résume Antonio Polito, qui évoque le mouvement des girontondi de 2002 animé entre autres par le cinéaste Nanni Moretti et qui avait déclenché une mobilisation citoyenne pour le respect de la légalité.

Reste à savoir si Antonio Di Pietro réussira au-delà des européennes à représenter durablement l’opposition. «Pour cela, il faudra voir si l’agonie du PD sera ou non légère», souligne Gianni Barbacetto. Conscient du risque d’une hémorragie de ses électeurs vers l’IdV, le secrétaire du Parti démocrate Dario Franceschini a en tout cas durci le ton à la veille du scrutin en s’en prenant aux casseroles judiciaires de Silvio Berlusconi. Antonio Di Pietro, qui est tête de liste mais restera au parlement italien, prépare déjà l’après-européennes. Il devrait dissoudre son parti personnel et contestataire, l’Italie des valeurs, pour, dit-il, constituer «un grand parti progressiste soutenant une politique de gouvernement crédible».