La chaîne qatariote Al-Jazira, symbole d’une certaine liberté de ton au Moyen-Orient, est en première ligne dans la crise entre l’émirat gazier et ses voisins du Golfe. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Bahreïn ainsi que l’Egypte réclament toujours la fermeture de la chaîne, parmi d’autres demandes. Placé sous embargo, le Qatar est accusé de soutenir le terrorisme et d’être trop proche de l’Iran, le grand rival des monarchies du Golfe. Les réponses de Giles Trendle, le directeur de la plateforme anglaise d’Al-Jazira, laquelle touche 120 millions de foyers dans le monde. Ce journaliste s’exprimait jeudi à Genève à l’invitation du Club suisse de la presse.

Le Temps: Comment en êtes-vous venu à travailler pour Al-Jazira?

Giles Trendle: J’ai été longtemps correspondant au Moyen-Orient basé à Beyrouth pour plusieurs médias britanniques. A la fin des années 1980, j’ai commencé à ressentir un certain malaise. Les rédactions étaient uniquement intéressées par le sort des otages occidentaux au Liban alors que la guerre civile faisait rage. C’est bien plus tard que j’ai rejoint Al-Jazira. Sa couverture du Moyen-Orient me paraissait plus authentique.

– Entrevoyez-vous un dénouement de la crise entre le Qatar et ses voisins?

 Au début de la crise, les médias ne faisaient que relayer les accusations portées contre le Qatar et Al-Jazira. Nous étions accusés de soutenir et d’être le porte-parole du terrorisme. La perception est aujourd’hui bien plus nuancée que ces affirmations simplistes. La réalité est bien plus complexe.

– Al-Jazira paie-t-elle son rôle pendant les Printemps arabes?

– C’est une des raisons pour lesquelles les pays du Golfe aimeraient fermer la chaîne. Al-Jazira a couvert les manifestations pour la démocratie dans une région encore très autocratique. Nous avons relayé les voix des citoyens et citoyennes arabes qui étaient jusqu’alors complètement ignorées. Cela a fortement déplu à certains gouvernements, pour qui les médias doivent se limiter à répercuter la vérité officielle.

– Les pays du Golfe vous reprochent de donner la parole à des groupes qu’ils considèrent comme terroristes, comme les Frères musulmans?

– Notre ligne de conduite est de donner la parole à tous les acteurs d’un conflit. A condition de mettre en contexte certains propos. C’est ce que nous avons fait quand nous avions diffusé à l’époque un enregistrement d’Oussama ben Laden. Nous avions choisi certains extraits en les expliquant. Nous ne relayons aucune propagande.

C’est essentiel d’entendre les arguments des officiels saoudiens, émiratis ou égyptiens, même s’ils réclament la fermeture d’Al-Jazira

Quand Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, était à la tête de l’Egypte, nous étions critiqués pour notre couverture de l’actualité égyptienne. A ce jeu-là, les journalistes ne sont jamais gagnants. La vérité diffusée par Al-Jazira dérange les pouvoirs établis, qui préfèrent tirer sur les messagers.

– Comment Al-Jazira se situe-t-elle dans le conflit de plus en plus virulent entre l’Arabie saoudite et l’Iran?

– Toujours avec le souci de couvrir les différents points de vue. Nous regrettons que l’Arabie saoudite ait fermé notre bureau sur place. Nous sommes, en revanche, toujours présents en Iran. Dans la crise actuelle, nous avons invité des officiels saoudiens, émiratis ou égyptiens. C’est difficile, car ils boycottent la chaîne. C’est pourtant essentiel d’entendre leurs arguments, même s’ils réclament la fermeture d’Al-Jazira.

– Quasiment tous les pays du Moyen-Orient ont désormais leur chaîne d’information. Constatez-vous une fragmentation du paysage audiovisuel, les puissances régionales essayant d’imposer leur point de vue?

– Ces quinze dernières années, il y a effectivement eu une explosion de nouveaux médias, comme en Irak après la chute de Saddam Hussein. Encore faut-il qu’elles soient professionnelles. C’est notre exigence quotidienne à Al-Jazira.

– Pouvez-vous traiter de tout, y compris des sujets qui fâchent la famille royale?

– Nous avons couvert les accusations de corruption en lien avec la Coupe du monde de football au Qatar en 2022, de même que le sort des travailleurs sur les chantiers des stades. Nous avons mené des interviews très musclées avec des responsables qataris, notamment sur leur politique dans la guerre en Syrie. Nous avons aussi couvert la passation de pouvoir entre le précédent émir et son fils en 2013.  

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