Vérité et réconciliation version colombienne

Colombie Des victimes rencontrent à La Havane les négociateurs de la guérilla et du pouvoir

Cette semaine, Alan Jara a pu parler à ses anciens ravisseurs. Le politicien colombien, qui fut captif de la guérilla marxiste pendant plus de sept ans, a rencontré les commandants des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en cours de négociation avec le pouvoir. «C’est une opportunité historique de faire la paix», a-t-il déclaré à l’issue de la rencontre, à Cuba où se déroulent les discussions depuis vingt-deux mois. Il avait fait le voyage avec une délégation de 11 autres victimes du conflit colombien, dans laquelle villageois et Indiens côtoyaient citadins aisés et même un officier.

Pour l’ONU, c’est un processus «unique au monde». Soixante victimes de tous bords du conflit, vieux de plus d’un demi-siècle, doivent s’exprimer face aux négociateurs du pouvoir et des FARC, au cours d’une série de voyages qui ont débuté mi-août. Les deux parties ­elles-mêmes ont souhaité ces rendez-vous pour que le futur accord de paix n’aboutisse pas à un «échange d’impunité», alors que la guerre continue. «La Colombie peut être fière d’innover quant à la participation et l’inclusion des affectés dans les conversations», a souligné Fabrizio Hochschild, représentant des Nations unies dans le pays.

Laboratoire

L’organisation, avec l’Université nationale de Colombie et l’Eglise catholique, a choisi les membres des délégations selon un dosage complexe, à l’image de la guerre. Les victimes de la guérilla se sont assises aux côtés de personnes dont les proches ont été exécutés par l’armée pour faire du chiffre, et d’autres encore qui ont vu leur famille massacrée par les paramilitaires – des milices d’extrême droite officiellement démobilisées. Leur cohabitation, dans l’avion puis à La Havane, a parfois eu une allure de laboratoire de réconciliation: «La douleur et la souffrance sont les mêmes», a constaté Janet Bautista, dont la sœur a disparu entre les mains des forces de l’ordre.

Les confrontations avec les guérilleros, qui se déroulent à huis clos, ont eu des résultats plus contrastés. Lors du premier voyage, les FARC, qui se disent «victimes de l’oligarchie», ont eu un geste inattendu avec Constanza Turbay, fille d’une puissante famille régionale qu’elles ont décimée. Leur porte-parole, Ivan Marquez, lui a demandé pardon et lui a promis la vérité. «Cela venait du cœur», a-t-elle senti. Mais cette semaine, le ton a été beaucoup plus froid avec l’ex-général Luis Mendieta. Otage dans la jungle pendant plus de onze ans, il est considéré par ses anciens ravisseurs comme un simple prisonnier de guerre. «Je me suis senti comme pendant ma captivité», a-t-il affirmé après un échange stérile.

A l’issue de la rencontre, la délégation d’affectés n’a pas demandé de cessez-le-feu bilatéral, comme les deux précédentes l’avaient fait. «Il n’y a pas eu d’accord.» Certains soutiennent le gouvernement dans son refus d’une trêve, jugeant que l’armée doit continuer l’offensive pour forcer les FARC aux concessions. Cette fissure représente les divisions de la société colombienne, qui selon les sondages souhaite la paix mais reste très hostile à la rébellion.

Dans l’ombre, des groupes de paramilitaires s’opposent toujours aux tractations avec les «communistes». Au moins trois des représentants de victimes qui ont voyagé à Cuba ont reçu des menaces de mort, de même que deux fonctionnaires de l’ONU et de l’Université nationale liés au processus. De part et d’autre, le chemin est encore long pour confronter ce que l’ONU classe parmi les «sujets les plus sensibles et difficiles» de la fin d’un conflit: la justice et la vérité.