Pendant une vingtaine de minutes, déroulant méthodiquement toute la chronologie des faits, Recep Tayyip Erdogan s’est employé à démontrer que la mort de Jamal Khashoggi était un crime prémédité. Un crime «sauvage» et «politique», «planifié» plusieurs jours avant que le journaliste saoudien ne pousse la porte du consulat de son pays à Istanbul.

Commando de 15 Saoudiens

Prononcer le mot «planifié» suffisait à remettre en cause la version de Riyad, qui a prétexté un accident au cours d’une «bagarre à coups de poing» entre Jamal Khashoggi et «les personnes qui l’ont reçu» ce 2 octobre vers 13h15. En guise de «comité d’accueil», un commando de 15 Saoudiens débarqués de Riyad à bord de trois avions la veille et le matin de la mort du journaliste.

Revenant sur une bonne partie des fuites parues dans la presse ces trois dernières semaines, Recep Tayyip Erdogan a décrit les allées et venues de la funeste équipe, composée d’agents de la sécurité et du renseignement saoudien, ainsi que d’un spécialiste de médecine légale. Il a notamment confirmé qu’après l’assassinat, l’un de ces Saoudiens avait joué le rôle de Jamal Khashoggi, quittant le consulat habillé avec ses vêtements, portant ses lunettes et une fausse barbe pour tenter de faire croire que le journaliste était vivant.

Le chef de l’Etat turc a également livré des détails inédits. Rappelant que Jamal Khashoggi avait fait une première visite au consulat le 28 septembre – il avait besoin de papiers pour épouser sa fiancée turque –, Recep Tayyip Erdogan a révélé que des responsables du consulat étaient rentrés dans leur pays «en vitesse» après cette visite, signal du lancement des préparatifs du crime. Pour ne laisser aucune preuve visuelle, les disques durs du système de vidéosurveillance du bâtiment diplomatique avaient été retirés.

Jugement en Turquie

La veille de l’assassinat, «une autre équipe du consulat a fait des repérages dans la forêt de Belgrade et à Yalova», a encore révélé le président turc. Depuis plusieurs jours, des sources officieuses affirmaient que les enquêteurs cherchaient le corps du journaliste dans cette forêt du nord d’Istanbul et dans une zone rurale de la province de Yalova, au sud-est de la mégapole.

Enfin, Recep Tayyip Erdogan a annoncé que parmi les 18 suspects arrêtés par les autorités saoudiennes dans la foulée de leurs «aveux» figuraient les 15 membres du commando d’Istanbul, ainsi que trois responsables du consulat. Le dirigeant a réclamé que ces 18 suspects soient jugés en Turquie, donc extradés.

Estimant que Riyad avait fait un «pas important» en reconnaissant la mort de Jamal Khashoggi, exprimant sa confiance au roi Salmane d’Arabie, Recep Tayyip Erdogan n’est pas allé jusqu’à pointer un doigt accusateur vers le régime saoudien. Mais il a maintenu la pression en lui adressant une longue liste de questions embarrassantes et laissées sans réponses. Qui a commandité le meurtre? Pourquoi les Saoudiens n’ont-ils autorisé la fouille de leur consulat que plusieurs jours après les faits? Pourquoi toutes ces dénégations avant de finalement reconnaître la mort de Jamal Khashoggi? Qui est «l’agent local» auquel le corps du journaliste aurait été confié, selon des sources officieuses saoudiennes citées par l’agence Reuters?

Enregistrements sonores

«Le fait d’incriminer quelques agents de sécurité et de renseignement ne suffira pas à nous satisfaire», a lancé le président turc, soulignant que «tous ceux qui sont impliqués dans ce meurtre, du plus bas au plus haut niveau, doivent être traduits en justice». Et d’ajouter, plus sibyllin: «Puisqu’il s’agit d’un crime politique, tous les complices doivent être visés par l’enquête, y compris d’éventuels complices à l’étranger.» Recep Tayyip Erdogan suggère donc que d’autres acteurs régionaux ont pu être impliqués dans l’assassinat du journaliste.

Il y a enfin tout ce que le président turc n’a pas dit, ces «fuites» des dernières semaines auxquelles il n’a pas fait allusion. Quid, notamment, des enregistrements sonores de la mort de Jamal Khashoggi que des officiels turcs, sous couvert d’anonymat, affirment détenir? Il est vrai que le sujet est délicat. Car comment la Turquie aurait-elle pu obtenir un enregistrement effectué dans la mission diplomatique d’un pays étranger autrement qu’en y dissimulant des micros? Une telle information, si elle se vérifiait et devenait publique, mettrait Recep Tayyip Erdogan dans un profond embarras diplomatique, et entamerait la position de force qu’il a acquise dans cette affaire.