François Fillon est-il vraiment ce candidat injustement poursuivi par la justice et par ses adversaires, comme son entourage s’efforce de le répéter depuis les révélations, mercredi, «Canard enchaîné» sur la rémunération d’assistante parlementaire perçue par son épouse entre 1998 et 2012? Le mal semble en tout cas être fait. Selon l'institut Odoxa, sa cote de popularité a chuté en deux jours de 54% d'opinions favorables à 42%. Une défiance qui risque d'être attisée si les investigations judiciaires perdurent...

A ce stade, rien ne permet d’écrire ou de dire que Penelope Fillon a été payée à ne rien faire sur les deniers publics. L’intéressée, restée jusque-là très discrète, a d’ailleurs fait remettre au parquet national financier des documents supposés prouver sa collaboration active aux activités de son mari à l’Assemblée nationale. François Fillon a par ailleurs justifié son emploi en expliquant qu'elle l'épaulait, dicrétement, réalisait des revues de presse et lui faisait remonter des informations glanées sur le terrain. Son avocat, Antonin Lévy (fils de Bernard-Henri Lévy), s’active en coulisses. Le vainqueur de la primaire de la droite a enfin pris jeudi soir l’engagement solennel de renoncer à la présidentielle s’il devait être mis en examen au terme de l’enquête préliminaire pour «détournement de fonds publics, abus de biens sociaux et recel de ces délits», déclenchée dès la parution de l’hebdomadaire satirique. Le geste est fort, inhabituel et mérite d’être salué. On imagine que pour en arriver là, au journal télévisé de TF1 - allant jusqu'à évoquer également l'emploi de deux de ses enfants pour des missions au Sénat - François Fillon est sûr de son fait. Dont acte.

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Le problème, à ce stade, est que cette affaire fait remonter à la surface d’autres mensonges, et d’autres omissions à la fois problématiques pour le candidat Fillon, mais aussi révélatrices des dérives d’une certaine classe politique française. Car même s’il n’a jamais eu directement maille à partir avec la justice, l’ancien premier ministre s’est plusieurs fois retrouvé sous le feu des médias… et des juges. On pense en particulier à son fameux déjeuner du 24 juin 2014 avec Jean-Pierre Jouyet, l’actuel secrétaire général de l’Elysée et ami personnel du président François Hollande (qui fut ministre sous le quinquennat Sarkozy). François Fillon demeure soupçonné d’avoir alors incité l’Elysée à accélérer les poursuites judiciaires contre son ancien patron, l’ex président Nicolas Sarkozy. Lequel n’avait pas encore décidé de revenir en politique. Les journalistes du «Monde» Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui révélèrent l’affaire, ont depuis été relaxés des poursuites en diffamation entamées par François Fillon. Dont acte aussi.

L’autre problème, pour le présidentiable Fillon, est que ce «Penelopegate» fait voler en éclats l’image d’homme neuf et différent qu’il avait réussi à édifier, malgré son ancienneté en politique (il fut le benjamin de l’Assemblée en… 1981). La vérité est que le vainqueur de la primaire, relabellisé candidat libéral et très catholique, est un vieux routier de la politique, familier de toutes les affaires qui ont scandé les trois dernières décennies de la droite. Il est impossible qu’il n’ait pas eu connaissance des soutes peu reluisantes de son camp conservateur, tant sur le plan du financement politique que sur celui des cruelles rivalités personnelles. Le voici ramené, brutalement, au rang de candidat comme les autres.

L’insoutenable comparaison européenne

Il faut aussi redire combien la classe politique hexagonale a des progrès à faire, en matière de transparence et de séparation entre sphères publique et privée. La loi française, on le sait, permet aux parlementaires d’utiliser comme ils le désirent leur enveloppe destinée à leurs collaborateurs (et souvent à améliorer leurs propres salaires), à condition de pouvoir justifier que ceux-ci travaillent bien à leurs côtés. Mais n’oublions pas que dans de nombreux pays européens, en Suisse par exemple, le cas d’un député ayant salarié son épouse sur les deniers publics pendant plus de dix ans serait indéfendable. Allemagne, Etats-Unis, Pays-Bas… Dans ces pays aussi, la sanction serait immédiate. Il y a même un exemple encore plus éloquent: depuis 2009, le Parlement européen interdit à ses élus d’employer les membres de leurs familles. Interdiction légale, votée par les eurodéputés français! Alors? Faut-il rappeler aussi qu’au Royaume-Uni, où cette pratique d’emplois familiaux a longtemps été habituelle, les dépenses des parlementaires sont scrutées de très près, comme l’a prouvé le scandale survenu à la Chambre des communes en 2010? Une comparaison d’autant plus pertinente que la Galloise Penelope Fillon, de nationalité britannique, ne peut l’ignorer.

On ajoutera enfin, vu de l’étranger, la suprême ironie: s’il devait s’avérer que François Fillon a bien salarié son épouse à ne rien faire pendant plus de dix ans, comment juger ses promesses de réduction drastique du nombre de fonctionnaires, son programme libéral destiné à remettre la France sur pied à la hussarde? Une rémunération mensuelle de 5000 à 7000 euros par mois, celle qu’elle aurait perçue selon «Le Canard enchaîné», est l’équivalent en France d’un poste de cadre supérieur, ou d’un magistrat en fin de carrière.

Une enquête judiciaire pour aller vite

Dernier point: le procès d’intention fait par l’entourage de François Fillon au parquet national financier pour avoir immédiatement ouvert une enquête est pour le moins piquant. «Manœuvre politique», affirment ses partisans. Mais n’est-ce pas, au contraire, ce qu’il convenait de faire pour tirer le plus vite cela au clair? Et comment ne pas voir plutôt, dans ce que le candidat nomme «l’heure des boules puantes», le résultat des fractures toujours mal digérées à droite après les primaires, notamment en raison du refus du candidat d’investir pour les législatives plusieurs personnalités sarkozystes à la rancœur tenace?

On notera enfin la cerise sur le gâteau. Dans les kiosques français ces jours-ci, la très respectée «Revue des Deux Mondes» accorde sa une et un dossier de vingt pages au présidentiable Fillon. Or pendant deux ans, cette même revue, possédée par l’un des financiers les plus influents en France, Marc Ladreit de Lacharrière, a employé Penelope Fillon sans que sa rédaction s’en aperçoive. Vous avez dit conflit d’intérêts?