De Manhattan, il apparaît comme un trait d’union improbable au-dessus d’un chenal de 1600 mètres de large. La porte d’entrée des navires transatlantiques gagnant la baie de New York. Long de 4176 mètres et haut de 66 mètres, permettant même au paquebot Queen Mary 2 de passer sans encombre à marée haute, le pont de Verrazano Narrows relie deux terres qui semblaient se tourner le dos à jamais, Staten Island et Brooklyn, deux arrondissements de New York. Ce dimanche, ils seront près de 50 000 coureurs à emprunter ce pont qui fait désormais partie du mythe entourant le Marathon de New York.

Vents parfois violents 

La quarantaine, Lynn Kim a grandi dans la Grande Pomme. Participer à l’épreuve de 42,195 kilomètres qu’elle a déjà parcourus à deux reprises, en 2011 et 2013, a quelque chose d’identitaire. Et franchir ce qui demeure le plus grand pont suspendu des Etats-Unis reste magique: «On est au tout début du marathon. Il y a une telle énergie qu’on est obligé de démarrer vite, même s’il est impossible de se faufiler entre les coureurs. C’est un moment unique car c’est l’une des rares fois où on est seuls entre coureurs, car aucun spectateur n’est autorisé à se tenir sur le pont.» Mais, ajoute Lynn Kim, «il peut faire très froid». L’endroit est très exposé aux vents parfois violents de l’océan Atlantique. Courir à une telle hauteur au-dessus de l’eau, assure-t-elle, procure le sentiment d’être suspendu dans l’espace et dans le temps.

Le nom de Verrazano, même avec un «z» qui s’est perdu entre le Vieux et le Nouveau Monde, évoque l’épopée de Giovanni da Verrazzano. En 1524, cet explorateur florentin qui était au service du roi de France François Ier, fut le premier à découvrir la baie de New York qu’il baptisa la «Nouvelle-Angoulême».

De Schaffhouse à New York

Du côté de Staten Island, à proximité du pont, une plaque et un buste de bronze rendent hommage à l’auteur de ce chef-d’œuvre d’acier et de béton indissociable de la Grande Pomme: Othmar Ammann, un Suisse né à Feuerthalen, à côté de Schaffhouse, en 1879 et décédé à New York en 1965. L’homme est aujourd’hui peu connu des New-Yorkais, même si une place de jeux de Harlem porte son nom. Or, son talent d’ingénieur fit merveille outre-Atlantique et le pont Verrazano fut en quelque sorte le couronnement de sa riche carrière. Lors de l’inauguration de l’œuvre en 1964, en présence du gouverneur de l’Etat de New York Nelson Rockefeller, Robert Moses, l’influent urbaniste de New York déclara: «C’est le plus grand constructeur de pont vivant, peut-être le plus grand de tous les temps.» Il omit toutefois de prononcer le nom d’Othmar Ammann. L’épisode choqua à l’époque un lycéen venu avec son père assister à l’événement. Il n’avait pas supporté le fait que nombre de responsables politiques qui s’étaient opposés dans les années 1950 à la réalisation du pont s’étaient octroyé le crédit de l’ouvrage monumental. Le lycéen déclara au New York Times en 1980: «A l’écart se tenait debout un ingénieur de 85 ans […] qui avait conçu le pont et mis tout son cœur à l’ouvrage et personne n’a mentionné son nom.» Le lycéen en tira une leçon: une telle humiliation ne lui arriverait jamais. Son nom: Donald Trump, candidat républicain dans la course pour la Maison-Blanche de novembre 2016.

Médaille de la science

Quelque mois avant sa mort en 1965, Othmar Ammann aura toutefois droit à l’honneur suprême à la Maison-Blanche en étant le premier ingénieur aux Etats-Unis à recevoir, des mains du président Lyndon Johnson, la Médaille de la science. La Suisse ne l’oublia pas non plus. En 1930, alors que la réalisation du Washington Bridge dont il était le concepteur n’était pas encore achevée, l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, où il obtint un diplôme d’ingénieur, lui rendra hommage lors d’une cérémonie avec un autre ancien élève, Albert Einstein. En 1979, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance d’Othmar Ammann, la Confédération émettra un timbre postal à son effigie.

Un héros très discret

Ingénieur auprès de la société Ammann & Whitney à New York, fondée en 1946 par Othmar Ammann et Charles Whitney, Sam Weissman, 85 ans, a côtoyé pendant deux ans l’ingénieur suisse devenu Américain en 1924. «Je lui ai parlé à deux reprises. C’était un homme très tranquille, mais il avait une forte personnalité. C’était un vrai meneur d’équipe.» Sam Weissman se souvient: «A l’époque, tout le monde voulait travailler avec Othmar Ammann.» Ce dernier était de l’avis de tous «très modeste», un trait de caractère qui contraste avec le manque d’humilité de certains concepteurs de grands projets. Il fuyait tellement la notoriété que lorsque Ed Sullivan l’invita en 1965 à l’émission de variétés la plus populaire d’Amérique sur CBS, peu de temps après les Beatles, il refusa. Une chose impensable dans un pays qui aime tresser des louanges à ses héros.

Voyage de découverte aux Etats-Unis

Othmar Ammann a très vite été sensible à la symbolique des ponts. L’un d’eux, qui traversait le Rhin, près de chez lui, avait capté son attention. Il aimait à en esquisser les contours. «L’enfant Othmar Ammann, relève le journaliste Gay Talese, qui a consacré un livre au pont de Verrazano (The Bridge, The Building of the Verrazano Narrows Bridge), a commencé à percevoir les ponts comme un symbole de changement et un monument à la beauté.» Il n’avait cependant pas prévu de mener sa vie outre-Atlantique. En 1904, à 25 ans, il se rend avec son épouse Lilly Wehrli en Amérique pour approfondir ses connaissances. Il a de la chance. Il arrive aux Etats-Unis à une période où l’intérêt pour les ponts renaît. Il hésitera un instant à rentrer au pays. Mais, happé par l’extraordinaire champ d’expérimentations que sont les Etats-Unis en matière de construction de ponts et tunnels, il ne retournera qu’occasionnellement en Suisse pour y rendre visite à sa famille et, en 1914, pour remplir ses devoirs militaires pendant quelques mois à l’aube de la Première Guerre mondiale. Il travaille pour des ingénieurs de référence dans le domaine, dont l’Autrichien d’origine Gustav Lindenthal, avant de devenir l’ingénieur en chef de Port Authority, l’instance publique qui gère les infrastructures partagées entre New York et le New Jersey.

Le lac de Zurich et l’Hudson

Si le prestigieux Robert Moses a jeté son dévolu sur Othmar Ammann, qui avait 80 ans au début du projet du pont de Verrazano, c’est parce que l’ingénieur suisse avait déjà marqué de sa patte le paysage new-yorkais. La réalisation du Washington Bridge reliant Manhattan au New Jersey au-dessus de l’Hudson lui avait valu les éloges des ingénieurs du monde entier. Son compatriote Le Corbusier fut le premier à saluer l’œuvre achevée en 1931: «C’est le plus beau pont du monde, le seul lieu de grâce dans une ville désordonnée.» Pour Othmar Ammann, construire un pont au-dessus de l’Hudson était un rêve. Il adorait les rives de ce fleuve qui caresse le flanc ouest de Manhattan, car elles lui rappelaient les bords du lac de Zurich. Il y mettra toute son énergie, travaillant souvent jusqu’à trois heures du matin dans sa maison de Boonton, dans le New Jersey. Dans un petit bureau qu’un ami lui avait prêté à Manhattan, avec ses quelques économies et de l’argent prêté par sa famille en Suisse, il reprendra à son compte le projet du Washington Bridge qui avait été abandonné après trois ans de travaux préparatoires. La folie des grandeurs de Gustav Lindenthal avait eu raison de la faisabilité de l’ouvrage. Plus sobre, le projet d’Ammann séduit et remportera la mise, rendant furieux l’ex-mentor du Suisse.

Six ponts pour héritage

Othmar Ammann donnera naissance à cinq autres ponts dont le Bayonne, le Triborough, le Bronx-Whitestone et le Throgs Neck Bridge. Plus tard, on le consultera pour la réalisation du Golden Gate Bridge de San Francisco et le Lincoln Tunnel à New York. Dans son livre Six Bridges: The Legacy of Othmar H. Ammann, l’auteur Darl Rasorfer décrit la stature qu’a prise ce dernier outre-Atlantique: «Aucun ingénieur civil n’a donné autant de ponts à une seule ville qu’Ammann en a donnés à New York.»

Le pont de Verrazano va rester dans l’histoire des infrastructures américaines comme un ouvrage magistral qui conjugue une ingénierie de pointe et avant-gardiste avec une esthétique unique. 188 000 tonnes d’acier, soit trois fois plus que pour l’Empire State Building, dix mille ouvriers et spécialistes ayant œuvré à sa construction dont des Indiens Mohawk, un coût de 320 millions de dollars équivalant à 2,5 milliards en dollars d’aujourd’hui: le pont a prouvé sa solidité. Othmar Ammann s’en était tenu au budget alloué et aux délais imposés. Une qualité très appréciée outre-Atlantique. Fiables, solides tout en étant élégants, les ponts d’Othmar Ammann répondent à une exigence que ce dernier s’était lui-même imposée: «Construire un pont moche est un crime.»

«J’ai de la chance»

Toile de fond d’une scène célèbre du film La Fièvre du samedi soir avec John Travolta en 1977, le pont de Verrazano a eu davantage qu’un impact esthétique. Il a relié la très rurale île de Staten Island et l’urbanité de Brooklyn, conférant à New York une unité nouvelle. A 80 ans, Othmar Ammann quitta sa demeure de Boonton pour emménager au 32e étage de l’hôtel Carlyle de Manhattan. De là, avec son télescope, il pouvait observer l’œuvre d’une vie et l’émergence, à l’horizon, de sa dernière œuvre, le pont Verrazano. Quand on lui posa un jour la question: «Aucun de vos ouvrages n’a connu de problème alors que dans la seconde moitié du XIXe siècle, un pont sur quatre s’effondrait aux Etats-Unis. Comment faites-vous?» L’ingénieur suisso-américain avait une réponse prête: «J’ai de la chance.»