Manifestations 

Vers un printemps des Balkans? 

Albanie, Serbie, Monténégro… Une vague de contestation inédite s’étend à tous les pays des Balkans. Partout, les citoyens dénoncent des régimes autoritaires, clientélistes et corrompus, mais sans guère accorder plus de confiance aux formations d’opposition

«Milo, voleur, démission!» Ils étaient plusieurs milliers, samedi soir, à défiler dans les rues de Podgorica, la capitale du Monténégro. C’était la troisième fois qu’un collectif d’organisations de la société civile appelait à la mobilisation contre la «dictature» du président Milo Djukanovic. Mi-janvier, l’homme d’affaires Dusko Knezevic expliquait avoir financé durant des années le Parti démocratique des socialistes (DPS), au pouvoir depuis 1991.

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Une vidéo diffusée sur internet le montre remettant deux enveloppes contenant 97 000 euros à l’ancien maire de Podgorica, et ce sont désormais les manifestants qui brandissent des enveloppes sur lesquelles ils ont rédigé leurs «97 000» raisons de protester. «Les citoyens n’en peuvent plus de la corruption et du népotisme. Pour les jeunes, il est impossible d’obtenir un emploi sans avoir la carte du parti», explique Milena, une enseignante venue de la ville côtière de Budva.

Dans le même temps, un autre immense cortège traversait, pour le douzième samedi consécutif, le centre de Belgrade. Avant de se diriger vers l’Autorité de régulation des médias électroniques, les manifestants ont emprunté le tunnel routier qui passe sous le centre de la ville, rebaptisé «tunnel des mensonges» du président Aleksandar Vucic. En Serbie, le mouvement de protestation, amorcé le 8 décembre, ne cesse de s’étendre: désormais, des rassemblements ont lieu à chaque fin de semaine dans 60 à 70 villes du pays, dont de petites bourgades où les dernières manifestations de rue remontaient à la chute de Slobodan Milosevic, le 5 octobre 2000.

En Albanie, 
les étudiants mobilisés

En Albanie, les étudiants sont également mobilisés depuis le début du mois de décembre contre la réforme de l’enseignement supérieur voulue par le gouvernement social-démocrate d’Edi Rama. Ils dénoncent la mise en concurrence des universités entre elles et ont déjà obtenu le retrait de la hausse des droits d’inscription. Une victoire partielle, arrachée alors que le pouvoir semble aux abois: le 28 décembre, Edi Rama a limogé la moitié de son gouvernement, et il doit désormais faire face à la mobilisation de l’opposition conservatrice, qui a organisé un imposant rassemblement samedi 16 février, qui a d’ailleurs sombré dans la violence. Jeudi, les députés du Parti démocratique (PD), accompagnés par des milliers de sympathisants, ont réussi à forcer l’entrée du parlement pour y remettre leur démission collective.

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Aucune réponse 
ne semble émerger

Les étudiants albanais ne voient pas d’un bon œil cette «récupération» de la contestation et ne cessent de répéter qu’ils n’ont de sympathie pour aucun des deux mouvements qui se succèdent au pouvoir depuis la chute du communisme, le PD et le Parti socialiste (PS) d’Edi Rama. «Quand un parti arrive au pouvoir, il mène la même politique néolibérale que son prédécesseur. C’est cette pseudo-alternance que dénoncent les étudiants», analyse le sociologue Blendi Kajsiu, dans les colonnes de l’hebdomadaire Panorama. Il y voit «la révolte d’une génération qui a grandi après le communisme, dans cette interminable «transition».

En Serbie, les partis d’opposition tentent aussi de reprendre la main et proposent un «accord avec le peuple», reposant sur la mise en place d’un gouvernement technique et la préparation d’élections anticipées dans des conditions «libres et démocratiques». Ces formations sont pourtant toutes discréditées par les scandales de corruption qui ont marqué leur passage au pouvoir dans les années 2000.

«Je ne veux pas émigrer!»

Alors que tous les pays de la région restent frappés par un chômage structurel massif et un exode continu de leurs «forces vives» – les jeunes diplômés comme les ouvriers qualifiés – vers les pays occidentaux, de nombreux manifestants brandissent dans les rues de Tirana, de Belgrade ou de Podgorica des pancartes proclamant «Je ne veux pas émigrer!». Aucune réponse à ce défi social et économique ne semble encore émerger et l’Union européenne est prise au dépourvu par cette vague de contestation, alors que toute sa politique depuis des années consiste à maintenir la «stabilité» des Balkans, même au prix d’accommodements avec les régimes peu démocratiques qui sont aujourd’hui défiés dans la rue.

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