C’est peut-être l’expression qui résume le mieux le discours d’une heure trente prononcé par Emmanuel Macron devant l’Assemblée nationale et le Sénat réunis en Congrès à Versailles ce lundi: ce «déni de réalité» dont souffre selon lui une France, en «état d’urgence économique et sociale».

Constat nouveau? Non. Tout au long de sa campagne victorieuse, le président français avait développé ce thème. Mais en le mettant d’emblée au cœur de son action, avant de faire longuement l’éloge de la «liberté», de «l’efficacité» puis de «l’effectivité», le jeune chef de l’Etat de 39 ans a confirmé son principal point d’appui pour changer ce pays qui ne «se réforme pas, mais se transforme»: se montrer avant tout pragmatique. Regarder les faits en face.

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Parfois empoulé, lesté de phrases bien écrites mais creuses et de références littéraires et historiques (Georges Bataille, Fernand Braudel et Simone Weil appelés à la rescousse..), ce discours du Congrès se voulait miroir. Avec, toujours, cette conviction réaffirmée que la grande mutation sera générationnelle, en France comme en Europe: «De nouvelles générations de dirigeants devront prendre le relais» a-t-il ainsi prévenu.

Dire les maux de la France. Sous cet angle, le discours présidentiel a marqué des points. Tour à tour, l’excès de bureaucratie, le goût des «querelles stériles», le cynisme des élites politiques, l’absence d’unité, voire le manque d’horizon («cette jeunesse qui s’abime dans la tristesse des grands ensembles») ont été pointés du doigt par Emmanuel Macron dont la parole a parfois viré au nouveau catéchisme politique.

En guise de cap en revanche, celui qui a confirmé son désir de revenir chaque année devant les 900 députés et sénateurs (une cinquantaine, dont les fidèles de Jean-Luc Mélenchon, avaient opté pour le boycott de Versailles), a toutefois surtout parlé institutions. Pas de promesses économiques (laissées à son premier ministre qui s’exprimera demain mardi devant la chambre basse), pas d’annonces diplomatiques majeures sauf l’annonce de «conventions démocratiques européennes dans tous les pays de l’UE d’ici la fin de l’année», et juste la promesse de lever l’état d’urgence à l’automne.

Des réformes constitutionnelles

C’est le fonctionnement de la République française que son chef élu le 7 mai entend changer durant cette première année de mandat. La réduction du nombre de parlementaires d’environ un tiers est au programme de la législature. Un audit des textes de lois en vigueur sera commandé. L’introduction d’une dose de proportionnelle pour les prochaines législatives est confirmée. La transformation du Conseil économique et sociale en organe de concertation est actée. Le droit de pétition, embryon de démocratie directe, sera introduit. Un big bang? Pas vraiment. L’essentiel, pour Emmanuel Macron, est qu’un nouvel esprit politique émerge dans cette France qui a accouché de sa présidence pour «une transformation résolue et profonde tranchant avec les années agitées et immobiles». Feu sur le trio Chirac-Sarkozy-Hollande…

Et après? Quelle France demain, si cette révolution autant culturelle que politique, destinée à «libérer et protéger», survient? Sur ce plan, les parlementaires n’en savent guère plus ce lundi. Sauf à s’en tenir aux trois piliers réaffirmés par le locataire de l’Elysée: la révision des pratiques démocratiques, la défense de la souveraineté et le pragmatisme.

Sur le plan démocratique, ceux qui reprochent déjà à Emmanuel Macron de vouloir s’affranchir de l’opposition et de la presse ont du grain à moudre. Le président français a, sans surprise, fait l’éloge du débat parlementaire, mais ses charges répétées contre le «cynisme» et ses appels à une «société de confiance contre la société de la délation et du soupçon» disent ses préférences. La démarche est, là, parfaitement gaulliste. Verticale. Emmanuel Macron ne prise que moyennement les corps intermédiaires. Surtout s’ils ne sont pas élus.

Sur le plan de la souveraineté: l’européen convaincu qu’est Emmanuel Macron s’est montré intransigeant, sans doute pour faire taire ceux qui voient en lui un banquier sans frontières. A plusieurs reprises, le président élu le 7 mai a ainsi dénoncé les «égoïsmes de la mondialisation» et fait l’éloge de la «souveraineté nationale». Le droit d’ingérence jadis théorisé par Bernard Kouchner est balayé. La France n’entend pas se substituer aux acteurs, afin d’éviter des «Etats faillis». Le corpus idéologique, ici, est très «gaullo-mitterandien». Ceux qui espéraient, par exemple, une déclassification rapide d’archives encore inaccessibles sur les complicités française durant le génocide de 1994 commis au Rwanda devront attendre.

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Reste le pragmatisme. Tout, chez Emmanuel Macron, part de là. Ironie: ce dirigeant qui parle de «révolution» a de nouveau confirmé que sa rupture «sociale-libérale» ne serait pas aussi frontale que beaucoup le voudraient. Lui qui, jeudi dernier, faisait l’éloge du mot «entrepreneur» et répétait que «vouloir gagner de l’argent est une bonne chose» lors de l’inauguration du campus parisien de start-ups Station F, a changé de ton ce lundi.» Nous ne voulons pas d’une société d’entrepreneurs» a -t-il déclaré, comme pour se dédouaner. Là aussi, par d’agenda. Pas de calendrier. A public différent, vision nuancée.

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En version Macron, les maux de la France sont profonds et les solutions doivent être radicales. Mais gare: fin politique, ce président-professeur qui a le goût du diagnostic s’est surtout employé, face aux parlementaires, à ne pas théoriser une thérapie de choc qui le placerait d’emblée le dos au mur. Il le sait: sa bataille pour changer l’Hexagone ne fait que commencer. Et son meilleur atout reste, pour y parvenir, de continuer à séduire les Français.


La méthode Macron-Coué

Il faut se souvenir des premiers discours publics d’Emmanuel Macron pour comprendre que l’homme n’a pas changé. Pour les journalistes amateurs de phrases-couperets, le discours du Congrès de Versailles a pu, comme tant d’autres, apparaître décevant. Toujours ce même goût des phrases longues, ponctuées de références littéraires et d’odes au courage, à la justice, à la morale face au «cynisme» ambiant. Toujours ce même penchant (assumé) pour la pensée complexe, articulé sur un ton presque monocorde, qui déclenche peu d’applaudissements.

N’empêche: c’est ce candidat-là qui a été élu le 7 mai. Et c’est, hier, ce président-là qui a donné devant le parlement – ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait fait avant lui – le tempo de cette République qu’il veut non seulement réorienter, mais repenser et redéfinir.

Juger Emmanuel Macron exige de comprendre sa méthode. Bonaparte dans l’assaut de la citadelle élyséenne, le chef de l’Etat français croit dur comme fer aux vertus de la pédagogie pour changer ce pays dont il a mis les élites politiques à genoux. président-professeur, toute sa démarche consiste à faire, depuis le début, rimer son projet avec sa personne pour générer ce «capital confiance» qui permettra au gouvernement d’avancer. En n’oubliant jamais de flatter l’orgueil de ses concitoyens.

Nicolas Sarkozy voulait bousculer le pays. François Hollande cherchait à négocier. A 39 ans, jamais élu auparavant, Emmanuel Macron veut, lui, impressionner, séduire et avancer à la fois. Sa méthode est un peu celle du pharmacien Coué: répéter pour lever les doutes. Les amateurs de confrontations sont déçus. Mais ils oublient au passage un argument de taille: vu son itinéraire et sa jeunesse, son ambition apparaît forcément différente. Donc beaucoup plus crédible.