Une raison de plus de se mettre en colère: s’ils prennent le temps de lire la déclaration des chefs d’Etat ou de gouvernement des 27 pays de l’Union européenne (UE) à l’issue du sommet de la «renaissance» qui s’est tenu jeudi à Sibiu (Roumanie), les électeurs des Verts n’auront que des motifs de déception. Pas une seule fois les termes «écologie» ou «transition écologique» ne figurent dans ce texte ponctué d’une phrase bateau sur la nécessité de «relever en commun les défis mondiaux tels que la préservation de l’environnement et la lutte contre le changement climatique».

Une forme de camouflet pour ceux qui, comme l’universitaire franco-Suisse Dominique Bourg, tête de la liste Urgence écologie en France, plaident pour une approche sans concessions aux élections européennes du 26 mai. «Notre proposition est de partir des constats scientifiques car ils sont sans appel, précise cet ancien dirigeant de la Fondation Nicolas Hulot, resté proche de l’ex-ministre français de la Transition écologique. Le moment est propice pour cette proposition radicale. Les gens doivent comprendre, surtout en Europe, que le climat est une urgence absolue.»

Traduction chaotique

Si l’affirmation politique des thèmes écologistes ne fait aucun doute à travers l’UE, poussée par les mobilisations de la jeunesse derrière la figure iconique de la jeune Suédoise Greta Thunberg, sa traduction politique reste compliquée… car chaotique et désordonnée, à trois semaines de ce scrutin qui se tiendra aussi au Royaume-Uni, comme l’a confirmé mardi le gouvernement de Theresa May. Le Groupe des Verts/Alliance libre européenne au Parlement européen sortant, coprésidé par le Belge Philippe Lamberts et l’Allemande Rebecca Harms, compte 52 députés, et repose sur une alliance entre écologistes et régionalistes.

Or rien ne dit que ce contingent va grossir suffisamment après le 26 mai pour faire la différence. Selon les estimations officielles du Parlement européen, le vote écologiste au niveau de l’UE pourrait plafonner à 7% en moyenne, ce qui aboutirait à un groupe amoindri de 48 élus. Avec la possibilité de regagner quelques eurodéputés au départ des Britanniques (si le Brexit est confirmé, les 73 élus du Royaume-Uni ne siégeront que quelques mois et leurs fauteuils seront redistribués par pays, proportionnellement aux résultats de chaque liste).

Chaos ou cacophonie? «Regardez ce qui se passe en France: chaque formation y va de sa dose d’écologie, juge sévèrement Dominique Bourg, dont la liste, déposée à la dernière minute, risque de prendre des voix au parti vert officiel emmené par Yannick Jadot. Emmanuel Macron fait des promesses. Les Verts français soutiennent un développement durable qui n’est plus la solution… Les électeurs préoccupés par la défense de l’environnement sont devenus une cible courtisée.»

Une deuxième variable

L’autre équation à manier avec précaution, pour les écologistes, sera leur répartition géographique. A priori, le premier contingent du groupe vert au Parlement européen restera celui des Grünen allemands, qui recueillent aujourd’hui 19% des intentions de vote selon les sondages, contre 8% environ pour leurs homologues français. Or les Grünen ont leurs limites, selon l’ancien eurodéputé vert franco-allemand Daniel Cohn-Bendit: «La moitié des élus verts à Strasbourg sont déjà Allemands. Et l’on a bien vu, sous la dernière législature, qu’ils étaient ligotés par leurs coalitions, dans les Länder, avec la droite ou les libéraux.»

L’ancien leader de la révolte étudiante de mai 1968 à Paris n’est pas le mieux placé pour donner des leçons. En France, son soutien à la liste de la majorité présidentielle de Nathalie Loiseau a écorné sa crédibilité à gauche et chez les Verts, qu’il conduisit pourtant jadis à 16% des suffrages aux élections européennes de 2009. Voit-il juste néanmoins? D’autres indicateurs plaident pour une renaissance écologique. Outre l’Allemagne, les pays scandinaves, la Belgique, les Pays-Bas, mais aussi la Hongrie ou la Pologne sont traversés par une fièvre verte qui est souvent celle de la jeunesse. «C’est une tendance de fond, confirme, à l’Institut Jacques Delors, l’un des responsables de l’étude Le parlement européen, un parlement différent. Entre des sociaux-démocrates enlisés dans leurs problèmes et des souverainistes arc-boutés sur les frontières, le vote écologiste apparaît comme une alternative.»

Pour l’institut, deux critères pèseront particulièrement sur les votes: le niveau d’ambition de la transition écologique et le niveau accordé à la dimension «solidaire» de cette transition. D’où la question posée par Daniel Cohn-Bendit: «Les électeurs Verts doivent bien comprendre que leurs élus ne pourront pas faire seuls bouger les choses. Il faut préparer, déjà, les coalitions de l’après-26 mai.»

A lire, pour comprendre la démarche de Dominique Bourg: «Ecologie intégrale, le manifeste» de Delphine Batho (Ed du Rocher).