A l’occasion du 75e anniversaire de la signature, le 26 juin 1945, de la Charte des Nations unies à San Francisco, le conseiller fédéral Ignazio Cassis va offrir ce vendredi au Palais des Nations à Genève une fresque monumentale éphémère de 6000 m² intitulée «World in Progress» de l’artiste bullois Saype. Une manière de faire honneur à ce moment majeur de l’histoire politique internationale. Derrière les officialités toutefois, beaucoup s’inquiètent de l’état des Nations unies et par là du multilatéralisme.

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Lancée à New York

Sous l’administration Trump, les Etats-Unis appliquent le principe de «l’Amérique d’abord» dans un réflexe unilatéraliste, se retirent de plusieurs organisations multilatérales dont l’Unesco, le Conseil des droits de l’homme, l’OMS voire l’Accord de Paris sur le climat. La Chine s’appuie sur le multilatéralisme pour mieux défendre son modèle autoritaire et la Russie s’évertue à bloquer des résolutions sur la Syrie. D’autres pays remettent à leur tour en question les vertus de la coopération internationale.

Fortes de ce constat, la France et l’Allemagne ont refusé de rester les bras croisés. En marge de la 74e Assemblée générale de l’ONU à New York, en 2019, elles ont lancé officiellement l’Alliance pour le multilatéralisme. L’initiative a vite suscité un engouement. Quelque 80 Etats ont soutenu les projets avancés par l’alliance.

L’initiative franco-allemande, qui n’est pas ciblée contre les Etats-Unis, est hautement symbolique. Pour un expert de la question, «il s’agit de créer un contexte politique favorable à des actions concrètes de soutien à la coopération et aux organisations internationales». Pour un autre expert, «il faut éviter à tout prix que le système multilatéral ne vole en éclats en raison de la rivalité entre Pékin et Washington».

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«Un message à porter ensemble»

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian le soulignait lors de la présentation de l’alliance en avril 2019 à New York: «Face au risque de déconstruction de notre édifice multilatéral, la France et l’Allemagne ont la conviction d’avoir un message à porter ensemble. Parce que nous sommes les mieux placés pour rappeler au monde ce que peuvent être les conséquences du repli sur soi, de l’unilatéralisme, de la libération de la parole extrémiste, du choc des nationalismes.»

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Cette idée d’alliance qui est née dans l’esprit du ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a pour objectif de montrer par des impulsions et actions concrètes une volonté de renforcer les organisations multilatérales existantes par un meilleur financement, mais aussi par des réformes jugées nécessaires. Elle vise à former des «coalitions de soutien». Elle répond aussi à la vision du président français Emmanuel Macron.

Soutien concret à l’OMS

Jeudi, les ministres français et allemand de la Santé, Olivier Véran et Jens Spahn, ont fourni une illustration concrète de l’initiative franco-allemande. Au siège de l’Organisation mondiale de la santé, le premier l’a déclaré: «Je suis venu ici à Genève avec mon homologue Jens Spahn pour réaffirmer le soutien du couple franco-allemand à l’OMS, une structure multilatérale et globale indispensable pour faire face aux maladies infectieuses.»

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Et le ministre français d’ajouter: «Le symbole de ce déplacement franco-allemand est important au vu de la période dans laquelle on vit.» Le soutien de Berlin et de Paris intervient effectivement à un moment très délicat pour l’agence onusienne, qui devrait perdre le financement américain de 553 millions de francs pour 2020 et 2021 si la décision de Trump de s’en retirer est confirmée dans un an.

La France a promis de donner à l’organisation 100 millions de masques. Elle promet aussi d’accroître sa contribution de 50 millions d’euros. L’Allemagne va augmenter sa contribution obligatoire de 41 millions d’euros et fournira à l’OMS cette année des équipements médicaux (masques, respirateurs, etc.) pour 500 millions d’euros. Jens Spahn a réitéré l’attachement fort de son pays à l’OMS: «L’Allemagne apportera son soutien politique, financier et technique dont l’OMS a besoin.» Montrant que l’alliance franco-allemande n’est pas un simple organe de réflexion, le ministre allemand ajoute que l’organisation doit être réformée pour être capable de faire face à une crise sanitaire mondiale.

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Session virtuelle

Après avoir focalisé son attention sur l’humanitaire en 2019, l’Alliance pour le multilatéralisme tient ce vendredi une session virtuelle entre Berlin, Paris et Genève consacrée à la santé. Ministres français et allemands mais aussi d’autres pays adhérant à l’idée de l’alliance vont y participer. Plusieurs propositions concrètes devraient en sortir et pourraient être soumises à la future Assemblée mondiale de la santé.

La première consiste à remédier au sous-financement de l’OMS. Les contributions obligatoires des Etats doivent être augmentées pour donner une vraie assise à l’organisation. La deuxième est de renforcer le Règlement sanitaire international afin qu’il donne davantage de pouvoir à l’OMS face aux Etats membres. L’incapacité de l’OMS d’obtenir des informations à temps de la Chine illustre sa faiblesse institutionnelle. Pourrait aussi être débattue l’idée qui circule parmi les experts de la santé globale de créer plusieurs degrés d’urgence sanitaire.

Moment fort

L’Alliance pour le multilatéralisme, explique un bon connaisseur du dossier, «n’a pas pour vocation de remplacer les organisations multilatérales existantes, mais de donner des impulsions pour en assurer la survie, en améliorer le fonctionnement et l’impact».

Dans la relation franco-allemande, il y a eu des moments forts: la relation De Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl, le processus de Blaesheim entre Chirac et Schröder. L’Alliance pour le multilatéralisme marque un nouveau temps fort entre les deux pays dont la Genève internationale devrait bénéficier. «Ce n’est peut-être pas une révolution, souligne un observateur, mais cela montre que la France et l’Allemagne sont viscéralement attachées à l’Etat de droit et qu’elles considèrent le système multilatéral comme le cadre dans lequel elles évoluent le mieux.»