Enclaves suisses (4/5)

A Vevay, Indiana, le berceau suisse de la viticulture américaine

Sur les rives du fleuve Ohio, la petite bourgade a été fondée au début du XIXe siècle par le vigneron vaudois Jean-Jacques Dufour. Chaque été, elle célèbre sa petite Fête des Vignerons – elle aussi...

Cette semaine, «Le Temps» visite cinq lieux dans le monde où des Suisses ont émigré pour trouver une vie meilleure.

Episodes précédents :

Lorsqu’on promène son regard sur une carte du Midwest américain, les noms qu’on y lit sonnent comme autant d’invitations à réfléchir sur les destins de ceux qui sont venus s’établir là, principalement au XIXe siècle. Dans le nord de l’Indiana, Berne, et Geneva sont ainsi séparées par le hameau de Ceylon. Plus au Sud, les routes rectilignes traversent Versailles, Palestine ou encore Milan. En suivant le cours du fleuve Ohio, qui marque la frontière avec le Kentucky, on trouve Tell City, Rome et, plus à l’est, le chef-lieu du comté de Switzerland, Vevay, fondé en 1802.

La petite ville, qui compte aujourd’hui moins de 2000 habitants, doit son existence et son nom – Vevay était une graphie utilisée à l’époque – à Jean-Jacques Dufour, né à Montreux en 1763 dans une famille de vignerons. Avec le soutien de son père, il émigre aux Etats-Unis en 1796 dans le but d’y «tenter la culture de la vigne». Il visite plusieurs régions, avant de s’installer dans le Kentucky en 1801, où il est rejoint par 17 membres de sa famille élargie. Mais les vignes qu’ils ont plantées succombent à une maladie et, en 1802, il écrit en français une lettre au président Thomas Jefferson pour lui demander qu’on lui octroie des terres à crédit, ainsi qu’à ses compatriotes, «tous de pauvres gens qui n’ont eu que le moyen de faire leur route et sont incapables ainsi que moi d’acquérir les terres qu’ils auroient besoins pour leur établissement».

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«Un organisateur»

Les Shawnees qui occupaient la région convoitée ayant été défaits militairement puis déplacés plus à l’ouest, le Congrès accède à la requête. Les colons suisses obtiennent 2500 acres (un peu plus de 1000 hectares) à 2 dollars l’acre, payables sans intérêt jusqu’en 1814. Ils s’installent donc sur les rives du fleuve Ohio qui, bientôt, affirme Jean-Jacques Dufour, «disputera le Rhin ou le Rhône, pour la quantité des vignes, et la qualité du vin». «Jean-Jacques Dufour est plutôt un organisateur qu’un vigneron», commente Martha Bladen, une enseignante à la retraite qui préside la Switzerland County Historical Society. Lui-même écrira plus tard qu’il a «le bras gauche infirme».

Plusieurs familles vaudoises, poussées à l’émigration par des conditions de subsistances difficiles et par les guerres napoléoniennes, convaincues par des courriers optimistes, viennent rejoindre l’entreprise. Ces vignerons s’attellent à la tâche, testant multitude de cépages; ils seraient ainsi à l’origine de la toute première exploitation viticole commerciale du pays. Le vin est réputé, on dit même que Thomas Jefferson s’en serait fait livrer quelques barriques à la Maison-Blanche. Fruit de ce travail, celui qui se fait désormais appeler John-James Dufour publie Le Guide du vigneron américain en 1826, un an avant sa mort. Un ouvrage fondateur de la viticulture sur le continent.

Mais dès la seconde génération d’immigrants, l’intérêt des habitants de Vevay pour la vigne décroît; le prix relativement élevé du vin rend son négoce difficile. Sa culture disparaîtra complètement dans le courant du XIXe siècle. «Dufour est arrivé un peu trop tôt, ici, on buvait plutôt du whisky», affirme Barry Brown, le directeur de la bibliothèque municipale. Et si la bourgade connaît tout de même la prospérité, c’est grâce au commerce fluvial.

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Un héritage peu présent

Ulysse Philip Schenck, né à La Chaux-de-Fonds en 1811 et arrivé dans le Nouveau Monde avec ses parents à l’âge de 6 ans, fait ainsi fortune dans le commerce du foin: à son apogée, son entreprise possède huit bateaux à vapeur. Reconnaissant envers le pays qui l’a fait riche, il prénomme trois de ses fils George Washington, Thomas Jefferson et Andrew Jackson. Comme lui, la plupart des colons s’empressent de devenir Américains. Ils renoncent à leur nationalité d’origine; leurs enfants oublient peu à peu la langue de leurs ancêtres. «Mon arrière-grand-mère et ses frères et sœurs, dont les grands-parents avaient émigré de Morges, parlaient encore le français», se souvient Barry Brown.

Donna Weaver, du Musée de Venoge, nom donné par un colon sans doute nostalgique à un petit affluent de l’Ohio, abonde: «Les gens ont conscience qu’un pays porte le même nom que notre county, mais je ne crois pas que cela ait beaucoup d’importance pour la plupart d’entre eux. Même s’il reste quelques habitants qui se réclament de leurs ancêtres suisses: par exemple la famille Golay et une descendante de Louis Gex-Oboussier.» Ce dernier était propriétaire de la bâtisse occupée par ce musée historique – seule construction contemporaine de l’arrivée des pionniers à avoir été conservée.

Aujourd’hui, Vevay, prononcé «vi-vi», «n’essaie pas de se donner un aspect suisse», estime Martha Bladen. Contrairement à Berne, dans le nord de l’Etat, qui a construit une réplique en béton de la tour de l’Horloge. «Durant les années 1970, certains ont voulu mettre des géraniums aux fenêtres, mais ça n’a pas duré. Aujourd’hui, il reste juste un hôtel déguisé en chalet.»

Seul événement qui la relie directement aux rives du Léman, Vevay abrite en août un Swiss Wine Festival depuis 1963. Mis à part son nom, la manifestation a peu en commun avec la Fête des Vignerons: cette année, le programme affiche des concerts de country, le concours de beauté en costume traditionnel Edelweiss Princess et la compétition de foulage de raisin au pied. «On peut aussi y déguster toute une série de vins locaux, même s’il n’y a plus de vigneron à Vevay», remarque Barry Brown.


Prochain épisode: La Suisse, terre d’émigration

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