Si Mesut Yilmaz entendait faire sortir l'Etat-major de ses gonds, il a parfaitement réussi son coup. En déclarant ce week-end que «le syndrome de la sécurité nationale» freinait la démocratisation de son pays et sa marche vers l'Europe, le vice-premier ministre turc a donné un coup de pied dans la fourmilière, pour ouvrir un débat sur le rôle de l'armée. L'état-major a réagi immédiatement et publié ce mardi une longue réponse fustigeant les propos tenus et rappelant que toute complaisance en faveur du «séparatisme» (les revendications kurdes dans le jargon des militaires) ou des «mouvements réactionnaires» (l'islam politique) «ne saurait être considérée comme une avancée pour la Turquie». Mais les généraux reprochent surtout à Mesut Yilmaz d'avoir abordé la question de la sécurité nationale en public.

D'ordinaire, en effet, il s'agit là d'un tabou ou plutôt d'une chasse gardée de l'Etat-major, qui s'occupe seul d'évaluer les menaces et d'imaginer les ripostes. Qui plus est, l'armée turque considère aussi que son devoir est de traquer la «menace intérieure», notamment au travers du Conseil de sécurité nationale (CSN) qui réunit une fois par mois l'élite politico-militaire du pays. Son secrétaire – un général – «prend des initiatives sur toutes les questions de politique intérieure, de diplomatie, de société ou de culture et vérifie leur mise en œuvre. En d'autres mots, il gouverne le pays sans être le moins du monde responsable», résume Ali Bayramoglu dans le quotidien Sabah.

La réaction très ferme de l'Etat-major aux déclarations du vice-premier ministre s'explique aussi par l'animosité que les militaires vouent au personnage ainsi qu'à son parti. Mesut Yilmaz traîne derrière lui de larges soupçons de corruption et de détournement, notamment dans les milieux de l'énergie.

La déclaration du politicien n'en est pas moins un pavé dans la mare. Elle stigmatise les blocages du régime quant aux perspectives européennes du pays. Acceptée comme candidate à l'intégration fin 1999, la Turquie n'a toujours pas entamé de négociations d'adhésion. Parmi les demandes de l'UE, une révision du rôle du CSN figure en bonne place, mais d'autres requêtes ont braqué les militaires. Le chef d'Etat-major a par exemple tué dans l'œuf le débat sur l'opportunité de diffuser des émissions en kurde à la télévision. Les militaires s'arc-boutent également sur les positions les plus tranchées dans les dossiers chypriote ou grec et freinent des quatre fers le projet de défense européenne en lui déniant tout accès garanti aux moyens de l'OTAN. Dans leur déclaration de ce mardi, les militaires questionnent enfin le bien fondé du programme économique concocté avec le Fonds monétaire international. Un projet qui reprend les grandes lignes des réformes demandées par l'UE.