FRANCE

Vichy veut tuer ses vieux fantômes

A l'occasion d'une conférence européenne, la station thermale veut mettre fin à un ostracisme qui dure depuis 1945. Mais le thème choisi, «l'intégration des étrangers», ne semble pas des plus heureux.

«Savez-vous que c'est grâce à Walter Stucki, un Suisse, que Vichy n'a pas été détruite par les Allemands en 1944? Il était l'ambassadeur de la Confédération et il a convaincu les nazis d'épargner la ville. Aujourd'hui une petite rue porte son nom, c'est tout. Plus aucun hommage ne lui est rendu à l'image de notre réalité ici aujourd'hui où le passé a été enfoui.» Dans sa permanence rue de Paris, le député radical de gauche Gérard Charasse se montre très disponible en dépit d'un agenda bien rempli. Se profile en effet la conférence européenne sur l'intégration des étrangers prévue les 3et 4 novembre prochains dans la sous-préfecture (27000 habitants) de l'Allier. Une trentaine de ministres sont attendus à l'invitation de la présidence française de l'Union européenne.

C'est Brice Hortefeux, conseiller régional mais surtout ministre de l'Immigration, de l'intégration et de l'identité nationale qui a désigné Vichy. Une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour la cité thermale, connue pour avoir abrité au début de l'occupation allemande en 1940 le gouvernement fantoche du maréchal Pétain, le fameux «régime de Vichy», qui collabora avec les nazis et prit une part active dans la déportation des Juifs de France. «Depuis, la ville semble comme entravée par le silence, peuplée de fantômes, c'est un étouffoir», dit Gérard Charasse.

Pour Brice Hortefeux, le rendez-vous de la semaine prochaine est «un symbole fort qui va marquer la fin de l'ostracisme qui touche encore injustement la ville». Pour d'autres qui dénoncent la politique française de l'immigration «avec ses rafles de clandestins et ses renvois aux frontières», débattre à Vichy de la question des étrangers relève de la provocation. Ils évoquent «le cynisme consistant à proposer un sommet sur le droit d'asile sur le lieu même d'un régime dont la politique fut discriminatoire et criminelle à l'égard des étrangers». A l'appel de plusieurs partis de gauche et d'organisations de défense des droits de l'homme, un contre-sommet va se tenir dans la ville d'eau au même moment. «Nous nous élevons contre les politiques xénophobes et l'Europe forteresse qui impose des quotas et criminalise les sans-papiers», lâche le communiste Michel Beau, le coordinateur de cette manifestation.

Gérard Charasse, qui ne condamne pas la tenue de la conférence «car on va parler de l'Histoire», estime que l'occasion se présente «pour qu'un peu de l'opprobre jeté sur la ville soit levé». Adversaire de Claude Malhuret (UMP, majorité présidentielle), maire de Vichy depuis 1989, le député reproche à ce dernier d'avoir occulté le passé «douloureux» de la sous-préfecture. «Le maire n'était même pas présent pour le 60e anniversaire de la libération de Vichy», accuse le radical de gauche. En se promenant dans la ville, les face-à-face avec l'Histoire sont en effet rares: une stèle sous la célèbre galerie couverte en fer forgé du quartier thermal et une plaque apposée sous les dorures du Casino rappelant que 80 courageux parlementaires (sur les 671) refusèrent de donner par leur vote le 10 juillet 1940 les pleins pouvoirs constituants à Pétain. Le célèbre Hôtel du Parc qui abrita le gouvernement de «Révolution nationale» de Philippe Pétain est aujourd'hui une résidence privée. Le bureau du Maréchal serait resté dans l'état.

Selon l'ancien résistant Jean Marielle, une organisation d'extrême droite parisienne est propriétaire des appartements et des nostalgiques viendraient de temps en temps «dépoussiérer les meubles». «Pour le reste, la plupart des traces de la collaboration ont été effacées», note l'octogénaire, auteur de plusieurs ouvrages importants sur la période «dont la mairie m'achète à chaque fois deux seuls petits exemplaires pour la Bibliothèque municipale». Trop de honte? «Il n'y a pas à en avoir, argue Jean Marielle. Vichy n'a pas choisi Pétain, c'est Pétain qui a choisi Vichy à cause de sa grande capacité hôtelière, de l'unique standard téléphonique international en dehors de Paris et de son champ d'aviation.»

De son côté Raymond Moncorgé, un autre ancien résistant, rappelle que «la première liaison radio avec Londres a eu lieu à Vichy» et que «la résistance avait infiltré chaque ministère». Lui aussi écrit des livres qu'il vend jusqu'aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, mais pas à Vichy. «Je fais des points de vente moi-même», dit-il.

Pesante chape de plomb. La ville souffrirait de son involontaire fusion terminologique avec l'une des plus sombres périodes de l'histoire de France. A cet égard, Gérard Charasse a déposé une proposition de loi visant à substituer dans les communications publiques aux références à la ville de Vichy l'appellation «dictature de Pétain». «On parle sans cesse de régime de Vichy, pour moi ce régime se limite à un peu de carotte émincée cuite dans une eau thermale», ironise le député.

Dans sa mairie, le docteur Claude Malhuret, qui entre 1979 et 1986 dirigea Médecins sans frontières, accueille placidement les attaques adverses. Le projet de loi de son rival? «Un argument populiste pour le gogo local», dit-il. Pour le reste, il se défend d'enfouir le passé. «On a instauré une visite historique guidée durant l'été, mais cela se passe souvent mal, explique-t-il. Les pro et anti-Pétain s'y retrouvent et c'est très tendu, cela se finit en insultes et bagarres.» Il poursuit: «Mes adversaires me reprochent de ne pas ouvrir de musée consacré à cette période mais imaginez la polémique que cela pourrait susciter, on pourrait m'accuser de vouloir réhabiliter le maréchal Pétain.»

Claude Malhuret avoue avoir une priorité: l'avenir de sa ville. Jadis capitale d'été de la France, Vichy accueillait par dizaines de milliers les riches coloniaux en goguette venus goûter les bonnes eaux, soigner leur foie et oublier les rudesses de l'Afrique du Nord. «60000 curistes après-guerre et 12000 en 1989», énonce le maire. Fin des colonies et déclin du thermalisme traditionnel. La ville a donc dû opérer un virage en misant sur des thermes haut de gamme et sur un parc omnisport réservé aux élites. «On est en train de doubler le nombre de nuitées», se félicite Claude Malhuret. Jean Marielle ne conteste pas la nécessité d'aller de l'avant «mais, insiste-t-il, les jeunes doivent savoir ce qui s'est passé dans leur ville, comment les gens ont fléchi ou résisté, il faut qu'ils soient armés si cela se reproduit».

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