Sur le trottoir, le hayon ouvert de la fourgonnette laisse entrevoir le pire: une dizaine de cercueils, accolés les uns aux autres, en attente d’être débarqués. A la fin mars, une vingtaine de résidents de la maison de retraite de la Fondation Rothschild, rue de Picpus à Paris, ont succombé au Covid-19 sans avoir pu être hospitalisés. D’autres ont malheureusement suivi, obligeant les pompes funèbres à revenir pour récupérer les corps.

Lire aussi: Des morts du Covid-19 enterrés temporairement sur une île de New York?

Michel est employé de Roc-Eclerc, l’un des principaux opérateurs mortuaires français. Juste avant, sa camionnette a fait halte devant l’une de ses agences parisiennes voisines, rue du Faubourg-Saint-Antoine. «Ce que vous voyez ici, ces convois de cercueils, est notre quotidien depuis le début de l’épidémie, explique-t-il, sans vouloir indiquer les Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) de la capitale française où le bilan a été le plus fatal. On doit gérer les familles à la va-vite. Notre réponse unique à leurs demandes est «Non, pas en ce moment».

Colère et incompréhension

En France, 17 167 personnes sont mortes d’une maladie liée au coronavirus depuis le début de l’épidémie, dont 6524 dans les établissements médico-sociaux, surtout en Ehpad. Et ce chiffre, actualisé au 15 avril, va continuer d’augmenter. Or pour les pompes funèbres, mais aussi pour les morgues, ce nombre signifie saturation dans les zones les plus touchées comme l’Ile-de-France (4140 décès au 15 avril) ou le Grand Est (2105) où plusieurs centaines de corps ont parfois dû être récupérés en une seule journée, alors que les pompes funèbres «gèrent» en moyenne entre 1000 et 1200 décès par jour dans toute la France. Le spectacle des camions militaires mobilisés en mars dans la région italienne de Bergame, pour acheminer des cargaisons de cercueils plombés, est le cauchemar que tout le monde veut éviter: «On entend chaque jour le directeur national de la santé prononcer les nouveaux chiffres de morts, expliquait cette semaine à France Info Cedric Ivanes, l’un des représentants du syndicat des thanatopracteurs (la qualification professionnelle des agents chargés de s’occuper des corps des défunts), et l’on parle de la douleur des soignants. Ce que l’on oublie, c’est ce qui se passe ensuite.»

Et pour cause: depuis que les visites dans les hôpitaux sont interdites aux familles, en raison des risques de contamination, médecins et infirmières sont «protégés» du contact avec les familles. Après, par contre, lorsque la dépouille quitte l’hôpital ou l’Ehpad: «On doit expliquer aux enfants qu’ils ne pourront pas revoir le corps de leurs parents, mais aussi qu’ils ne pourront pas tenir de célébrations normales car les rassemblements restent interdits. Dire non dans ces conditions, c’est inévitablement susciter l’incompréhension, voire la colère», poursuit Michel, devant la maison de retraite de la Fondation Rothschild.

Une affaire vient, en France, de symboliser ce désarroi face à l’afflux brutal de défunts: celle de la morgue provisoire de Rungis. L’histoire est à la fois logique et édifiante. A Rungis, au sud de Paris, se tient le marché qui ravitaille chaque jour la capitale en nourriture. Les entrepôts frigorifiés sont nombreux. Or avec la fermeture provisoire des restaurants et autres entreprises de restauration collective, ceux-ci sont bien moins pleins que d’ordinaire. Résultat compréhensible: l’un de ces bâtiments, excentré et aménagé, a été, début avril, loué et transformé en morgue par un opérateur privé de pompes funèbres. La préfecture du Val-de-Marne, qui a supervisé la réquisition, a parlé avec précaution de «maison funéraire» dans un communiqué. En oubliant que l’opérateur privé paie pour cela, et l’a refacturé à ses clients sous forme d’un forfait d’environ 150 euros…

D’où un tollé immédiat, obligeant ce dernier à se rétracter et à ne pas imputer ces frais aux familles. «La vérité est que l’on ne meurt pas en temps d’épidémie comme on meurt d’habitude, nous confirmait, à Marseille, l’une des infirmières de l’IHU, l’institut du controversé professeur Raoult, avocat du traitement à la chloroquine. Même à l’Hôpital de la Timone, nos plus jeunes collègues ont du mal à s’y faire. On affronte le pire de la mort: la disparition sans avoir revu les siens, le dernier regard des patients qui attendaient leur conjoint, leurs enfants…»

Complications religieuses

Philippe Martineau préside la coopérative de pompes funèbres Udife en région parisienne. Il s’inquiétait, dans les colonnes du Parisien, des risques de ce «grand désordre mortuaire français», malgré les consignes données par le Haut Conseil de la santé publique qui, le 27 février, a formulé des recommandations pour la prise en charge des corps. Pas question, par exemple, d’autoriser les familles à pratiquer la thanatopraxie (la toilette des corps) lorsque les victimes du coronavirus sont mortes chez elles. Mais comment faire, lorsque les employés funéraires n’ont pas de masques, ce qui était souvent le cas jusqu’au début avril? Comment faire plus vite que d’ordinaire, comme l’exige la crise sanitaire? Les communautés juives et musulmanes vivent mal la consigne des pouvoirs publics de ne plus effectuer la toilette des défunts. A Mulhouse, l’une des zones les plus touchées, où l’armée a déployé un hôpital de campagne, les militaires sont aussi venus avec des stocks de housses mortuaires. Lesquels n’ont, jusque-là, affirme l’agence régionale sanitaire du Grand Est, pas été utilisées.

Lire aussi: Le tempo compliqué du déconfinement européen

Les complications sont aussi religieuses, rituelles, funéraires. Beaucoup de médecins, conscients de la nécessité d’accélérer les flux, recommandent aux familles françaises la crémation. Mais rompre les habitudes est difficile. «La suspension de la toilette mortuaire est justifiée par la préservation de la vie de celui qui doit la faire, mais ce n’est pas simple à expliquer», concède Mohammed Moussaoui, du Conseil français du culte musulman. S’y ajoute une autre douloureuse question pratique: la place dans les cimetières ou l’impossibilité, pour les familles musulmanes, de rapatrier les corps des défunts dans leur pays d’origine. Or en France, 600 carrés musulmans seulement existent dans les 35 000 cimetières du pays. Le grand bouleversement du Covid-19 se poursuit jusque dans la tombe.