David Cameron et les conservateurs ont gagné les élections britanniques de jeudi, marquées par un fort taux de participation. Et pourtant, ils ne peuvent pas savourer la conquête du pouvoir. Les tories ont obtenu 306 sièges (36,1% des suffrages) sur les 650 que compte la Chambre des communes. En manquant la majorité absolue de 326 sièges, ils créent une situation que les Britanniques n’ont connue qu’une seule fois depuis la Seconde Guerre mondiale, en 1974, avec l’avènement d’un parlement dit «suspendu». Vendredi, David Cameron s’est félicité d’avoir récupéré le plus grand nombre de sièges pour son parti au cours de ses 80 dernières années.

Le scrutin clôt, dans un contexte de crise économique et financière aiguë qui terrasse le Royaume-Uni, treize ans de pouvoir néo-travailliste. Le premier ministre sortant, Gordon Brown, qui avait succédé à Tony Blair en juin 2007, n’a pas réussi à éviter une défaite annoncée. Le New Labour a perdu le plus grand nombre de sièges depuis 1931 mais, avec 29,1% des voix, il a limité la casse en profitant d’un fléchissement de dernière minute des libéraux-démocrates (23%), promis pourtant à un rôle de faiseur de roi durant la campagne électorale (lire ci-contre).

Négociations difficiles

Qui va dès lors siéger au 10, Downing Street? La réponse ne peut être qu’incertaine, et le suspense pourrait théoriquement durer jusqu’au 25 mai, jour où la reine tient le discours d’intronisation du nouveau parlement. Le leader des conservateurs a d’emblée voulu couper court à toute velléité de Gordon Brown de s’accrocher au pouvoir en faisant publiquement une offre aux libéraux-démocrates soit pour former un gouvernement de coalition (peu probable), soit pour conclure un accord de confidence and supply par lequel les lib-dem ne promettraient leur soutien à un gouvernement tory que pour le budget et le discours de la reine. Les négociations entre conservateurs et libéraux-démocrates ont commencé et s’annoncent difficiles. Ces derniers revendiquent une réforme du système électoral pour mettre fin au bipartisme britannique, qui privilégie les deux plus grands partis, tory et travailliste. Et vendredi, David Cameron ne les a pas rassurés en se disant disposé à mettre sur pied une commission d’enquête multipartite pour se pencher sur la question. Tony Blair avait tenu les mêmes promesses avec la commission Roy Jenkins, qui ne mena nulle part.

De nouvelles élections?

L’autre possibilité pour les tories d’asseoir une majorité confortable aux Communes consiste à conclure des accords avec les autres petites formations comme le Parti unioniste démocrate d’Irlande du Nord ou le Parti national écossais. «Mais, met en garde George Jones, professeur émérite à la London School of Economics, cette option serait très risquée. Ces formations sont très volatiles et ont des intérêts très régionaux. Avec eux, l’instabilité gouvernementale serait considérable.»

Si David Cameron échoue dans sa tentative de proposer un gouvernement solide à la reine, Gordon Brown pourrait saisir la balle au bond pour trouver un accord avec les libéraux-démocrates. Mais un tel cas de figure poserait un vrai problème de légitimité puisqu’il s’agirait d’une coalition des perdants. S’il accède au poste de premier ministre, David Cameron pourrait lui aussi avoir un problème de légitimité géographique: les tories n’obtiennent qu’un siège en Ecosse et aucun en Irlande du Nord. «On pourrait voir de vives tensions à l’avenir entre Londres et les pouvoirs décentralisés écossais et nord-irlandais, qui pourraient percevoir David Cameron comme un premier ministre anglais», s’inquiète George Jones.

Pour sortir de l’impasse, les libéraux-démocrates sont paradoxalement le parti qui devrait déterminer l’issue d’un scrutin dont ils sont les plus grands perdants. Il n’est donc pas sûr qu’ils soient prêts à jouer les seconds violons dans un orchestre conservateur. Il est encore moins probable qu’ils viennent à la rescousse de Gordon Brown, impopulaire durant la majeure partie de ses trois ans au poste de premier ministre. Les experts britanniques n’excluent pas un scénario redouté: la convocation de nouvelles élections d’ici à la fin de l’année ou au printemps 2011. Jusque-là, un gouvernement minoritaire serait contraint de gérer seul la crise financière britannique. Et de tenter de convaincre le pays de la nécessité d’un plan d’austérité.