Ariel Sharon ne répond plus. Celui qui devrait devenir, mardi, le prochain premier ministre israélien prend du repos son vaste «ranch» en plein désert du Néguev, loin de l'agitation électorale. Le signe, comme le prétendent ses détracteurs, que la santé du chef du Likoud (72 ans) ne lui permet plus guère de se dépenser sans compter? Plutôt la peur de l'erreur fatale, reconnaissent en privé ses collaborateurs. Bénéficiant toujours d'une énorme avance sur Ehud Barak, il n'y a qu'une façon de s'assurer que Sharon ne commettra pas de dérapage: le tenir à l'écart.

Les conseillers en image du candidat de la droite israélienne ne font que suivre strictement la ligne fixée au début de la campagne. Sharon, «homme de paix», y est présenté tour à tour comme un paisible grand-père tenant ses petits-enfants dans les bras ou, menton dans la main et regard serein au loin, comme un «penseur» dessinant le meilleur avenir pour son pays. L'image contraste singulièrement avec celle que donnent de lui Ehud Barak et ses amis politiques, au demeurant de moins en moins nombreux. Homme brutal et impulsif, incapable de tenir un raisonnement puis de le mettre à exécution, Sharon est présenté comme le mal absolu. Un spot télévisé des travaillistes détaille par exemple comment la guerre avec l'ensemble du monde arabe s'enclenchera d'ici quelques semaines une fois qu'il sera porté au pouvoir.

Sharon, l'homme jugé responsable de la guerre du Liban qui coûta des milliers de vies; l'homme de Sabra et Chatila et des massacres contre des civils palestiniens innocents; l'homme qui installa ou renforça des dizaines de colonies juives dans les territoires palestiniens… «Tout cela, c'est du passé», ne cessent de marteler en public ses admirateurs. Le général se serait assagi et ne défendrait plus avec la même exaltation les contours de l'Eretz Israel, le Grand Israël. C'est pourtant à ce Sharon-là que les rabbins ultra-orthodoxes ashkénazes (originaires d'Europe centrale et de l'Est) ont apporté hier leur soutien, le dernier qui manquait au candidat de la droite. Ce serait le fruit d'un accord, puisque Sharon se serait engagé à ne pas mettre en danger l'exemption de service militaire dont bénéficie actuellement tout étudiant religieux. L'autre branche ultra (le Shas séfarade), a elle aussi demandé à ses fidèles de mettre le nom de Sharon dans les urnes. En échange de fauteuils ministériels cette fois-ci.

Car si Ariel Sharon est devenu plus «pragmatique», ce n'est pas forcément le cas de ses futurs partenaires. Très fragmentée, la Knesset (parlement) actuelle s'est avérée impossible à maîtriser pour Ehud Barak. Ce sera le cas aussi pour Sharon, qui devra former une coalition. L'un de ses probables membres, Avigdor Lieberman, député de l'Union nationale-Yisrael Ba'aliya traçait récemment les grandes lignes de sa politique: en cas d'attaque arabe, Israël bombardera Beyrouth et «détruira l'infrastructure libanaise». Le député rappelait aussi que son pays «a les moyens de toucher Téhéran», ainsi que Le Caire et le barrage d'Assouan.

Ces déclarations ont provoqué un tollé dans la région. Mais Sharon ne s'en est pas distancié: l'heure n'est pas à se froisser avec de possibles associés. Le chef du Likoud préfère évoquer son propre plan, qui consiste à poursuivre avec les Palestiniens un processus basé sur des «accords intérimaires», évitant d'aborder les grandes questions qui ont explosé à la figure de Barak: Jérusalem, le retour des réfugiés, le démantèlement des colonies. Selon ce plan, il serait accordé environ 40% de leur territoire aux Palestiniens. Et pour se déplacer d'une ville à l'autre, ils emprunteraient des tunnels qui passeraient sous la Terre d'Israël.

Mais Sharon a appris la leçon, et il tentera par tous les moyens de ne pas commettre les mêmes erreurs que son prédécesseur, continuellement exposé à la voracité de ses partenaires. Il a ainsi tendu la main aux travaillistes pour qu'ils acceptent de participer à un gouvernement d'union nationale qu'il dirigerait. D'une pierre deux coups, cela lui offrirait une plus grande légitimité internationale et lui permettrait de se distancier des extrémistes. Refusant encore de croire à sa défaite, Ehud Barak ne veut pas entrer en matière sur pareil pacte, pour l'instant. «Nous sommes dans trois pétrins, actuellement, disait-il récemment. Le retrait du Liban, l'abandon de l'aventure des colonies de peuplement et, enfin, le problème du brasier religieux allumé dans notre conflit avec les Palestiniens». Dans les trois cas, selon Barak, le principal responsable a un nom: Ariel Sharon.