C'est Chelsea qu'il fallait regarder. Placée derrière sa mère, aux côtés de Bill, assistant sur l'estrade à ce qui devait être un discours de victoire, elle était au bord des larmes. Hillary Clinton parlait de tout ce que l'Amérique avait signifié pour elle. De son amour des Américains qui, comme elle, «refusent de s'arrêter devant l'adversité». Peut-être Chelsea avait-elle noté que sa mère utilisait le passé. Mais peut-être l'émotion venait-elle, au contraire, de ce que la candidate refusait elle-même de reconnaître. «Je n'arrêterai jamais de me battre pour vous», disait encore Hillary. Jamais?

Il y a des victoires qui sont pires que des défaites. Jusque très tard dans la nuit de mardi à mercredi, alors que la majorité des Américains étaient déjà au lit, l'avance se réduisait, point par point, voix par voix, transformant l'attente en une sorte de supplice de la goutte d'eau. Hillary Clinton l'a finalement emporté en Indiana, de quelques milliers d'électeurs (51% contre 49%). Mais son succès avait des allures d'agonie en direct. Comme si ce que vivaient sur l'estrade Hillary, Bill et Chelsea était en réalité la fin lente d'une époque. Les derniers grains qui coulent d'un sablier vide.

A ce moment, les jeux étaient faits depuis longtemps en Caroline du Nord, l'autre Etat qui tenait ses élections primaires mardi. Barack Obama a terrassé sa rivale (56% des voix contre 42%), malgré le fait que les Clinton aient mené là-bas une campagne féroce. Tout jouait contre le jeune sénateur de l'Illinois. La polémique au sujet de Jeremiah Wright, son ancien pasteur tonitruant; ses difficultés à apparaître comme le candidat de la classe moyenne; le flottement qui régnait au sein d'une équipe de campagne occupée à parer les coups et incapable de reprendre l'initiative. Hillary Clinton semblait à deux doigts du but. Mais les électeurs de la Caroline du Sud et de l'Indiana lui ont refusé d'arriver tout en haut de la colline. Mercredi, tout était encore à faire.

Quelle issue reste-t-il à la candidate? Désormais, alors qu'il ne reste que six petits Etats à voter sur 50, et qu'ils n'élisent qu'un nombre dérisoire de délégués, il est pratiquement impossible pour Hillary Clinton d'inverser la tendance. La sénatrice semble toujours compter sur les mêmes facteurs. D'abord, convaincre en sa faveur les «superdélégués» du parti, qui sont libres de leur vote. Ensuite, inclure les voix de deux Etats qui ont été pénalisés par le parti pour avoir tenu leurs primaires trop tôt. Enfin, attendre la faute irréparable d'Obama. Mais ces facteurs tiendraient tous trois du miracle. Avec quels arguments convaincrait-elle les superdélégués alors que les électeurs ont montré qu'ils ne la suivaient pas? Comment inclure les résultats du Michigan et de la Floride, alors que les deux candidats n'y ont pas fait campagne et que le nom d'Obama ne figurait même pas sur les listes? Et pourquoi tabler sur une erreur fatale d'Obama, alors que celui-ci s'est sorti sans trop de dommages de la polémique Wright, qui a empoisonné la campagne durant des semaines?

Comme une joueuse de poker qui aurait déjà trop misé, Clinton semble incapable d'abandonner la partie et de se lever de table, quelles que soient les cartes qu'elle a en main. Sa campagne dévoilait mercredi qu'elle avait dépensé 11,4 millions de dollars de sa fortune personnelle, dont 6 millions au cours de ces toutes dernières semaines. Les donateurs ne suivent plus, et l'ironie est cruelle: il y a déjà des mois, après sa victoire surprise dans le New Hampshire, elle assurait aux électeurs qu'elle avait «trouvé sa voix». En réalité, ce n'est que ces derniers temps qu'Hillary paraît avoir trouvé sa pleine puissance. Jamais elle n'avait semblé aussi clairement au diapason avec une partie de ses électeurs, quitte à abuser des discours et des propositions aux relents populistes. Difficile, voire impossible, pour elle, d'admettre que c'est trop tard.

Entre-temps, comme le chœur d'une tragédie grecque, l'Amérique médiatique a entonné la fin proche de la pièce. «It's over» titraient mercredi la plupart des journaux américains: «C'est fini.» Par une étrange coïncidence (qui au demeurant n'en est peut-être pas réellement une) les discours de «victoire» des deux candidats avaient été la veille pratiquement similaires: l'accent mis par chacun d'eux sur sa propre biographie, surtout la nécessité affichée de réunifier le Parti démocrate pour qu'il puisse se lancer efficacement dans la lutte contre l'éléphant républicain.

Au cours de cette campagne interminable, les deux candidats ont beaucoup appris l'un de l'autre, finissant tous deux par prendre ce qu'il y avait de plus percutant chez leur rival. Clinton-Obama, Barack-Hillary: deux candidats qui finissent presque par devenir indissociables à force de jouer cette joute serrée. Pourtant, leur parti est plus divisé que jamais autour de leurs personnes, rendant de plus en plus aléatoire la victoire contre John McCain. Si elle ne résout pas à se retirer avec panache, Hillary Clinton pourrait rester dans l'histoire comme la responsable du naufrage démocrate.