George Bush a le triomphe modeste: pendant plus d'un jour, il n'a pas eu un mot en public pour saluer la prise de contrôle du Congrès par son parti. Et quand, jeudi après-midi, il a rompu le silence, ce fut pour minimiser son propre rôle dans la victoire: «Ceux qui l'ont emporté étaient de bons candidats. Ils n'ont pas gagné parce qu'ils étaient les amis du président.» Puis il a tendu la main aux démocrates, proposant à l'opposition, minoritaire désormais dans les deux chambres, de «travailler ensemble».

Les vaincus, sonnés, ruminent leur défaite. Richard Gephardt, chef de file des démocrates à la Chambre des représentants, a annoncé qu'il abandonnait son poste. De la base montent déjà les mises en cause de la direction: la première explication de la victoire des républicains – qui n'a pas été obtenue par un énorme déplacement de voix – ce fut la faiblesse du Parti démocrate. Depuis que Bill Clinton n'est plus son chef, depuis qu'Al Gore a perdu une course qu'il aurait dû gagner, le parti n'a plus de vrai leader. Et plus de vrai programme. Au dehors, il est ligoté par un devoir de solidarité contre ceux qui défient les Etats-Unis. Au dedans, il a tenté d'affirmer que les maux économiques et sociaux dont souffre le pays sont plus sérieux que l'insécurité: mais les démocrates n'ont pas réussi à convaincre – même une partie de leur propre électorat – qu'ils détenaient les bonnes réponses, y compris pour corriger un capitalisme devenu voyou.

Mais une élection ne se gagne pas par défaut. Le Parti républicain avait cet automne ce qui manquait aux démocrates. D'abord, une figure dans laquelle il se reconnaît. Une figure pâle et médiocre? Il se passe avec George Bush ce qu'on avait déjà pu observer du temps de Ronald Reagan. L'intelligentsia libérale, obtenant un vaste écho dans le monde, avait réduit l'ancien gouverneur de Californie à la stature d'un acteur borné et au bord de l'imbécillité. Bush Junior, venant du Texas, a de la même manière été décrit comme un fils à papa un peu demeuré, incapable de trouver ses mots. Dans les deux cas, la réalité s'est vengée. Reagan avait un vrai projet politique. Bush a en plus un instinct sûr de politicien madré.

Bill Clinton avait été accusé de trop souvent calculer ses décisions politiques en fonction de retombées électorales. Si c'était vrai, il n'arrive pas à la cheville de son successeur. Aux élections de mercredi, George Bush a fait don à son parti de paquets de voix ramassées grâce à quelques choix cyniques. Lui, le libre-échangiste affiché, a cédé devant les protectionnistes de l'acier pour contrer les démocrates dans plusieurs Etats industriels. Il a refusé d'ouvrir sa porte commerciale au nouvel allié pakistanais, sous la pression du secteur textile, autre réservoir de voix. Il a mis en veilleuse sa réforme de l'éducation, qui devait favoriser les écoles privées et confessionnelles, parce que plusieurs Etats électoralement précieux renâclaient.

Pour conduire ces manœuvres complexes, le président républicain ne serait rien sans Karl Rove. Ombre de George Bush depuis le Texas, Rove est le général du champ de bataille électoral. Les démocrates eux-mêmes commencent à reconnaître à ce rondouillard un génie tacticien sans pareil, et qui ne regarde pas aux moyens. Il voit tout par le trou d'une urne, y compris la politique étrangère. C'est à lui qu'on prête le «timing» de la crise irakienne, déclenchée à peu près au moment où commençait la campagne du «midterm».

C'est aussi Karl Rove qui a imposé à George Bush – le Texan n'aime pas voyager – cette frénésie de déplacements électoraux à la fin de la campagne: plus de 15 000 kilomètres en cinq jours, 17 villes dans 15 Etats. En imposant au président de mener pareillement campagne, Rove lui faisait courir un risque: celui d'avoir à expliquer la défaite. «Si nous gagnons, ce sera grâce au président. Si nous perdons, ce sera à cause de moi», plaisantait lundi le conseiller. S'il a poussé Bush à s'exposer pareillement, c'est qu'il croit qu'un capital politique – la popularité, par exemple – doit être aussitôt investi. Le père de l'actuel président, après la guerre du Golfe, ne l'avait pas compris: il l'a payé cher dans les urnes en 1992.

Que va faire George Bush de sa victoire? Les grandes entreprises, qui ont mobilisé plus que jamais en faveur des candidats républicains, attendent déjà des retours, dans le domaine de la politique énergétique, de la fiscalité, etc. Mais il est probable que la Maison-Blanche et le parti ne vont pas agir comme si une digue s'était rompue. Un certain réalisme, sans doute, s'imposera. Les républicains se souviennent qu'en 1994 la victoire dont ils avaient abusé s'était retournée contre eux.