Pour les islamistes somaliens, c'est une victoire par abandon. Après deux ans de présence militaire dans leur pays, les forces éthiopiennes vont quitter la Somalie. Par voie de courrier adressé, vendredi dernier, aux Nations unies et à l'Union africaine (UA), l'Ethiopie a annoncé le retrait de son contingent du pays de la Corne «avant la fin de l'année».

Quel que soit le calcul dissimulé par cette annonce, elle marque la fin d'une époque, celle de la présence éthiopienne permanente en Somalie. Addis-Abeba a une longue histoire d'interventions ponctuelles chez son voisin depuis l'effondrement de l'Etat, en 1991, pour y combattre des groupes islamistes. Fin 2006, l'Ethiopie avait déployé un contingent dans le sud de la Somalie pour en chasser les forces des Tribunaux islamiques, qui en avaient pris le contrôle six mois plus tôt, et réinstaller au pouvoir leur allié, le «gouvernement fédéral de transition» (TFG) du président Abdullahi Yusuf Ahmed, bénéficiant de soutiens internationaux en dépit de ses faiblesses.

Les forces éthiopiennes, dont l'effectif a dépassé la dizaine de milliers d'hommes (et a pu atteindre 30000 hommes au plus fort des opérations), équipées de chars et d'hélicoptères de combat, sont parvenues, en écrasant des quartiers sous leur artillerie, à empêcher les insurgés islamistes de prendre Mogadiscio en 2007. Les insurgés ont adopté ensuite une tactique de harcèlement, contre laquelle les forces éthiopiennes se sont révélées impuissantes. Depuis plusieurs mois, leurs effectifs et leurs ambitions avaient été revus à la baisse, tandis que leurs ennemis attaquaient de plus belle. Une large vague d'attaques, samedi et dimanche, a fait une cinquantaine de morts à Mogadiscio.

La guerre d'usure des insurgés islamistes, regroupés dans les groupes chabab («jeunes» en arabe) ou dans l'Union des tribunaux islamiques (ICU), a eu raison de la détermination éthiopienne à maintenir ses troupes en Somalie. Des dispositifs explosifs télécommandés, sommaires à l'origine, se sont raffinés au point de permettre de viser avec précision les véhicules des convois éthiopiens. Les camions de transport de troupes - non blindés - ont payé un lourd tribut à Mogadiscio.

Addis-Abeba ne livre aucun bilan fiable de ses pertes, qui se sont comptées par centaines, au minimum. Le nombre des désertions n'est pas mieux connu, mais plusieurs sources attestent que des soldats éthiopiens fuient la Somalie à bord des bateaux clandestins qui font le passage entre le Puntland et le Yémen dans des conditions terribles.

Les groupes chabab, ces derniers mois, ont poursuivi cette lente asphyxie de la capitale et des forces coalisées de l'Ethiopie et du TFG. Les islamistes contrôlent des parties de plus en plus vastes du sud de la Somalie, notamment les ports de Kismayo, Merka et Brava. Le retrait éthiopien marquera le signal de la poussée finale pour les insurgés. Deux ans d'intervention éthiopienne laissent un champ de ruine et un échec total: quelque 700000 personnes chassées de la capitale, une situation humanitaire catastrophique. Les éléments les plus radicaux ont fini par l'emporter au sein des insurgés islamistes.

Pendant deux ans, Addis-Abeba, allié régional de Washington, a bénéficié d'un soutien de l'administration Bush pour intervenir en Somalie là où les Etats-Unis n'osaient le faire ouvertement. Cet appui a pris la forme d'entraînements, d'opérations clandestines, de tirs de missiles de croisière, d'appui matériel et de collaborations pour enlever et interroger, en toute illégalité, des suspects «terroristes». La présence éthiopienne a alors servi de ferment à l'insurrection somalienne, sur la base d'un différend vieux de plusieurs siècles, servant à liguer les Somaliens contre l'invasion d'un ennemi historique.

Le retrait éthiopien avait été prévu par la signature d'un accord entre une faction de l'opposition armée et le TFG. Les éléments les plus durs de l'insurrection, largement majoritaires, rejettent cette signature. Le texte prévoyait le début du retrait éthiopien le 21 novembre, tandis que se déploieraient des unités mixtes composées de soldats du TFG et d'ex-insurgés. Dans ce but, des unités du TFG ont été formées dans le courant de l'année. Leur mélange avec les opposants n'a pas commencé.

Rien n'indique que l'Ethiopie ne souhaite pas revenir rapidement en Somalie, mais appelée cette fois par des institutions ou des pays paniqués à l'idée que, dans le vide créé par son retrait, les islamistes somaliens n'établissent un émirat aux visées agressives. La mission de l'Union africaine (UA) en Somalie, l'Amisom, a déjà appelé à l'aide dans la perspective du départ éthiopien.

Arrivée à Mogadiscio en mars 2007, l'Amisom compte 3400 hommes cantonnés dans une poignée de secteurs de la capitale. L'envoyé spécial de l'UA, Nicolas Bwakira, a évalué à 200 millions de dollars le coût représenté par une augmentation de la capacité de cette force jusqu'à sa taille initialement prévue, 8000 hommes. Mais le «Groupe des sages» de l'UA, composé d'anciens dirigeants, a appelé dès samedi les Nations unies à déployer «sans délai une force internationale de stabilisation», qui n'existe qu'à l'état d'hypothèse.