La question de l’unification de la République d’Irlande avec l’Irlande du Nord n’a pratiquement pas été effleurée pendant les élections législatives irlandaises de samedi. Et pourtant, la victoire du Sinn Féin, dépassant toutes les prédictions, change la dynamique qui entoure ce sujet explosif.

Happés par les débats autour d’une possible coalition après le résultat morcelé des élections, les médias irlandais ne s’intéressent guère au sujet. Mais interrogée par la BBC, Mary Lou McDonald, la présidente du Sinn Féin, a été explicite. «De toute façon, nous nous dirigeons vers un référendum sur l’unification. Cette élection ajoute sa pierre, mais il y a aussi le Brexit et les changements démographiques [en Irlande du Nord, les catholiques seront bientôt plus nombreux que les protestants].»

Un référendum au programme

Elle en appelle au soutien de l’Union européenne. «L’UE doit prendre position de la même façon qu’elle avait pris position en faveur de l’unification de l’Allemagne. […] L’Irlande n’est pas différente. Il est évident que la partition (de l’île irlandaise) a été un désastre.» La présidente du Sinn Féin, dont le programme demande un référendum d’ici à 2025, pense que la dynamique est inévitable. «Quel que soit le prochain Taoiseach [premier ministre], il devra se préparer à un référendum d’unification. Et à tous sur l’île britannique et à Londres, je dis aussi qu’ils doivent se préparer. Un changement constitutionnel va se produire.»

Cette rhétorique n’a rien de nouveau pour le Sinn Féin. Le parti est l’ancienne aile politique de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et sa raison d’être est l’unification de l’Irlande, séparée depuis 1921 entre l’Irlande du Nord (qui fait partie du Royaume-Uni) et ce qui est devenu, au sud, la République d’Irlande. Mais le poids des paroles de Mary Lou McDonald est désormais différent. Soudain, après avoir fini en tête des élections législatives de samedi, la politicienne pourrait prendre la tête du gouvernement irlandais. «Je pourrais bien être la prochaine Taoiseach, en effet», a-t-elle lancé à un journaliste qui l’interpellait.

Le meilleur score de l'histoire du parti

A ces élections, le Sinn Féin, longtemps considéré comme toxique à cause de ses liens passés avec l’IRA, a obtenu la majorité des premières préférences de vote (24,5%), devant les deux traditionnels partis de gouvernement, Fianna Fail (22%) et Fine Gael (21%). En termes de sièges, il a remporté 37 députés. Le Fianna Fail en a 38, mais l’un d’entre eux est le leader du parlement, qui a été élu sans opposition, comme le veut la coutume. Les deux partis sont donc à égalité parfaite. Le Fine Gael, qui était au pouvoir depuis 2011, en obtient 35.

Cette vague en faveur du Sinn Féin, qui réalise le meilleur score de son histoire, provient avant tout d’un ras-le-bol contre les deux principaux partis, qui se partagent le pouvoir à tour de rôle depuis près d’un siècle. L’élection s’est jouée sur la question du pouvoir d’achat, du prix des loyers et de la garde des enfants… Les Irlandais ne sentent pas suffisamment les bénéfices de l’excellente croissance économique et ont voté pour un coup de barre à gauche. Le programme du Sinn Féin – gel des loyers, allègement d’impôts sur les bas salaires, construction de logements sociaux – a séduit.

Mettre sur pied une coalition

Le résultat n’en reste pas moins le même: en Irlande du Nord, le Sinn Féin est au pouvoir (dans une coalition avec les unionistes); en République d’Irlande, il en est tout près. La stratégie politique lancée lors de l’accord de paix du Vendredi saint en 1998 est sur le point d’aboutir.

Le chemin pour arriver à un référendum d’unification n’en demeure pas moins long, et se compte en années. A Dublin, Mary Lou McDonald devra commencer par essayer de mettre sur pied une coalition, ce qui sera très difficile. Elle souhaite travailler sans le Fianna Fail et le Fine Gael, mais la majorité parlementaire étant de 80 sièges, elle manque cruellement de voix. Elle va tenter de rapprocher tous les petits partis de gauche (12 députés verts, 6 libéraux-démocrates, 5 People before profit…). Dix-huit députés indépendants s’ajoutent à l’équation. La tâche s’annonce malgré tout très délicate.

Et même si le Sinn Féin se retrouve au pouvoir, la priorité sera à la politique intérieure: logements sociaux, système de santé, allongement des congés parentaux… La préparation d’un référendum ne peut pas être privilégiée, au risque de perdre la nouvelle popularité du parti. Mais entre le Brexit qui a ébranlé l’équilibre politique au nord et ce scrutin historique, les plaques tectoniques bougent en Irlande, rapprochant l’île du tremblement de terre.