«Souviens-toi et sois fier!» A Moscou, la campagne d’affichage en mémoire de la «Grande Guerre patriotique» connaît son apogée, quelques heures avant les célébrations du 65e anniversaire de la capitulation allemande.

Dans la capitale russe tapissée d’affiches, les Moscovites arborent en grand nombre leurs «rubans de Saint-Georges», rayés de brun et de jaune, qui symbolise la victoire. Une armada de travailleurs tadjiks a mis en place les drapeaux russes et moscovites sur la plupart des immeubles, tandis que la télévision diffuse ad nauseam des films «patriotiques», qui déclinent sous toutes les coutures les étapes de la «Grande Guerre patriotique». Chaque commerce aura pris soin d’accrocher à la porte une petite affiche, de style résolument soviétique, célébrant la Victoire.

27 millions de victimes

Tous les printemps, le culte entourant la commémoration de la Victoire accapare la Russie durant quelques semaines. Dans un pays qui a connu 27 millions de victimes, militaires et civiles, durant la guerre, la moitié des personnes interrogées lors d’un récent sondage affirment avoir perdu un membre de leur famille lors du conflit.

Initiée sous Brejnev, la commémoration de la «Grande Guerre patriotique» était au cœur de l’appareil de propagande du régime soviétique, avec notamment le traditionnel défilé sur la place Rouge d’éléments de la puissance militaire soviétique. Aujourd’hui encore, il s’agit de la dernière fête résolument soviétique toujours célébrée officiellement dans le pays.

«Les commémorations du 9 mai sont encore très fortement encouragées par le pouvoir, puisqu’il s’agit du seul événement à avoir, encore aujourd’hui en Russie, une telle force symbolique», explique Boris Doubine, du centre d’analyses Levada. «La puissance de cette tradition s’explique aussi par la nostalgie de l’élite politique russe à l’égard du passé soviétique; nostalgie de l’époque où la Russie n’était pas un simple Etat, mais bien la base d’un grand empire.»

«La volonté des autorités politiques de restaurer la symbolique soviétique est patente», explique le chercheur. «Non seulement l’hymne national soviétique a été restauré – avec des paroles différentes – mais la symbolique de la «Grande Guerre» a également retrouvé sa place, à travers le cinéma, la télévision, les écoles…» Aujour­d’hui, le manuel d’histoire de neuvième année évoque la Seconde Guerre mondiale du seul point de vue russe, sans même effleurer ni la Shoah ni le conflit dans son ensemble, européen ou mondial.

Cette restauration permet également de revisiter le rôle de Joseph Staline lors du conflit contre l’Allemagne. Cette année, la ville de Moscou a suscité la polémique en voulant associer l’image de Staline aux affiches commémoratives du 9 mai, une initiative contestée jusqu’aux plus hauts rangs de l’élite politique. Finalement abandonné, le projet aura néanmoins mis en lumière l’ambiguïté de la Russie face à son passé et au «petit père des peuples».

Régime «totalitaire»

A tel point que le président Medvedev s’est fendu d’une interview fleuve, donnée aux Izvestia vendredi, dans laquelle il s’en est pris avec une rare violence aux «crimes impardonnables de Staline», à un régime (soviétique) «que l’on ne peut qualifier que de totalitaire». Reste à voir si, au-delà des paroles, il existe une véritable volonté politique en Russie de revisiter le passé, notamment soviétique, du pays.