George Bush triomphait, et les Américains zappaient. Mardi soir, au moment où les résultats de l'élection du «mid-term» commençaient à dessiner la cuisante défaite du Parti démocrate, les téléspectateurs sautaient sur la chaîne HBO pour voir «Voyages avec George». Zapping utile: ce drôle de documentaire permet de mieux comprendre, intuitivement, la victoire du président républicain, qui depuis quinze jours courait le pays d'un Etat à l'autre pour soutenir ses candidats au Congrès ou aux postes de gouverneur en jeu le 5 novembre.

L'«effet Bush» est retentissant: le Sénat, que les démocrates tenaient d'une voix, a passé sous le contrôle des républicains, qui ont par ailleurs élargi leur majorité à la Chambre des représentants; la poussée démocrate, attendue, n'a pas eu lieu dans les Etats, ni pour l'élection des gouverneurs, ni dans les parlements locaux, où le Parti républicain est aussi en progression (résultats en page 2). Un tel succès, pour un président au milieu de son mandat, est contraire à toutes les règles de la vie politique américaine; en général, le parti de la Maison-Blanche perd des plumes au «mid-term».

Bien sûr, l'année qui s'est écoulée depuis les attentats du 11 septembre a changé le paysage politique. Le sursaut national – même s'il s'émousse – a porté le président mal élu et lui a facilité la tâche en assourdissant l'écho des scandales financiers et de la mauvaise santé de l'économie. Mais «Voyages avec George» dit autre chose: le personnage Bush ne correspond pas à la caricature – l'homme ridicule et inquiétant – qui est répandue de lui au dehors. C'est un long reportage intime et provoquant tourné pendant les campagnes qui ont précédé l'élection du 7 novembre 2000. Il a été réalisé par Alexandra Pelosi, la fille d'une députée de la gauche démocrate. Elle ne cache pas son opposition totale à George Bush, mais le portrait qui se dessine peu à peu de lui, et malgré elle, est celui d'un homme direct, ouvert à la discussion, un peu vulgaire parfois, éveillé et tenace.

Depuis deux ans, et après le purgatoire qui a suivi son élection, le président est assuré de cette perception. Assez en tout cas pour avoir pu prendre le risque de s'exposer comme il l'a fait dans la campagne qui vient de se terminer par une victoire presque totale.

La majorité démocrate ne va pas tarder à compléter ces avancées dans le domaine judiciaire. Au Sénat, depuis des mois, les démocrates retardaient les confirmations de dizaines de juges dans les cours fédérales. Minoritaires désormais, ils n'auront plus ce pouvoir, et la poussée conservatrice dans la hiérarchie judiciaire va se développer sans frein: l'empreinte sur le pays sera plus profonde que celle laissée par une élection.

Le programme républicain, partiellement gelé depuis que l'opposition avait pris le contrôle du Sénat, l'an passé, grâce à un transfuge, ne rencontrera plus guère d'obstacles. Le secrétariat à la Sécurité intérieure va voir le jour, comme George Bush le voulait, sans la présence syndicale que défendaient les démocrates. Sur l'énergie, la santé, la sécurité sociale, la fiscalité (nouvelles réductions), les républicains pourront faire avancer les propositions du programme conservateur.

Pour les démocrates, l'épreuve est terrible. Les chefs de file au Congrès (Tom Daschle et Richard Gephardt, qui se croyaient tous deux présidentiables) sont déconsidérés, et Terry McAuliffe, président du parti, protégé de Bill Clinton, a perdu son crédit qui était déjà mince. Tout est à reconstruire, deux ans avant l'élection présidentielle de 2004, et on ne voit pas encore qui pourrait disputer à George Bush un second mandat. Al Gore? C'est en tout cas le seul démocrate qui sort à peu près indemne de cette déroute (il n'était pas candidat), et le seul qui se soit opposé de front au président, sur l'Irak et sur l'économie. Mais les Américains veulent-ils encore du looser de l'an 2000?