En mapudungun, «mapuche» signifie «peuple de la terre». C'est pour redonner du sens à ce terme que nombre d'Indiens du Chili se battent aujourd'hui. Première communauté indigène du pays, les Mapuche ont vu leurs territoires confisqués depuis le XIXe siècle. Après les conquistadores, ils sont aujourd'hui aux prises avec des sociétés multinationales. Victor Ancalaf, l'un de leurs dirigeants, est actuellement en tournée en Europe, à l'invitation d'ONG françaises. Il donnera une conférence jeudi soir à Genève.*

Le Temps: Les multinationales occupent vos terres, l'Etat chilien bafoue vos droits. Quelle est la principale menace pour les Mapuche, qui représentent près de 10% de la population du pays?

Victor Ancalaf: Notre premier ennemi est l'Etat chilien car il refuse de respecter nos droits en tant que peuple autochtone. Le problème des multinationales découle directement de cette politique. Une loi a été votée en 1993 après des négociations avec les autorités. Elle donne un certain nombre de droits aux peuples indigènes, dont celui à la terre, mais elle n'est pas appliquée.

- C'est-à-dire?

- Quelques-unes des rares terres qui nous restaient ont été confisquées, mais nous sommes surtout confrontés à des problèmes environnementaux. Des multinationales forestières, des centrales hydrauliques, des industries de pêche ou des entreprises minières se sont installées un peu partout sur notre territoire ou juste autour. Cela entraîne une pollution de l'eau et une contamination des sols. La faune et la flore traditionnelles ont disparu. Les plantations de bois exotiques, comme l'eucalyptus ou le pin, pompent toute l'eau du sous-sol et il n'en reste plus pour les familles mapuche des alentours. Cette situation dure depuis plus de vingt ans.

- Les changements de gouvernements n'y changent rien?

- Non, l'Etat soutient ces activités. 75% des coûts d'installation des multinationales sont financés par le Chili. Cela découle d'un décret voté sous Augusto Pinochet, mais reconduit par tous les dirigeants suivants. La Constitution n'a pas changé depuis 1980. Nous vivons toujours en dictature! Michelle Bachelet n'est pas une mauvaise présidente, mais elle est prise par le système.

- Les Mapuche souffrent-ils beaucoup de la répression politique?

- La répression touche tous les mouvements sociaux, qu'ils soient étudiants, ouvriers ou mapuche, mais les indigènes sont soumis en plus à la loi antiterroriste. Il y a là une volonté de criminaliser notre lutte. Un incendie de forêt peut ainsi entraîner dix ans de prison là où il se conclut normalement par une peine largement inférieure, relative au dommage à la propriété privée. Une fois enfermé, les conditions de détentions pour l'indigène sont bien pires que pour les autres prisonniers. Et à la sortie, on perd tous ses droits civiques.

- La répression est-elle systématique?

- Le gouvernement divise les Mapuche en deux groupes, les bons et les méchants. Les méchants - ceux qui se battent pour leurs droits - sont sévèrement réprimés; les gentils - ceux qui ne demandent rien - reçoivent des bourses et autres allocations. La mobilisation, dès lors, concerne une minorité de Mapuche.

- Quels sont vos moyens d'actions?

- Dans les années 1980, nous occupions symboliquement les terres. Cela a permis de faire voter cette loi de 1993, mais comme elle n'est pas appliquée, nous avons décidé d'occuper réellement le terrain. Lorsque nous arrivons dans un champ, nous nous installons pour de bon. Nous ne demandons pas à récupérer tout notre territoire, il y a désormais d'autres gens qui vivent dessus, mais nous voulons que nos droits soient respectés. Nous ne sommes pas contre le développement, nous souhaitons juste qu'il soit durable.

* Jeudi 8 mai, 19h30,à la Maison des associations, à Genève.