Syrie

Vidéo choquante: une «course à la barbarie»

Un commandant de la rébellion éviscère un cadavre pour intimider l’armée du président Bachar el-Assad. Les images de ces vidéos barbares ont de quoi interférer dans le débat sur l’envoi d’armes à la rébellion, par ailleurs de plus en plus éclatée

En apparence, c’est une vidéo comparable à toutes celles qui proviennent jour après jour de la guerre en Syrie. Mais elle devient vite purement insoutenable: couteau à la main, un combattant, tranche le foie et le cœur d’un cadavre qui gît à ses pieds, avant de porter ce dernier organe à la bouche et d’en arracher un morceau sanguinolent avec les dents.

La vidéo, tournée fin mars mais diffusée ces jours, a soulevé de très fortes condamnations. L’organisation Human Rights Watch (HRW) a identifié le combattant comme répondant au nom de guerre d’Abou Sakkar. Il serait le commandant d’une unité plus ou moins détachée de la rébellion syrienne, la Brigade indépendante Omar al-Farouq. Sur la vidéo, se sachant de toute évidence filmé, il s’exclame: «Je jure par Dieu que nous mangerons vos cœurs et vos foies, vous les soldats de Bachar le chien.»

Pour Peter Bouckaert de HRW, cette vidéo n’est pas seulement grave parce qu’elle semble témoigner de l’évidence d’un crime de guerre. «Elle véhicule aussi un message clairement sectaire, qui fait froid dans le dos étant donné le tissu social très délicat de la Syrie. Depuis que le Hezbollah libanais est officiellement entré dans le conflit, nous entendons de plus en plus ce genre d’appels à des crimes de masse. Cette vidéo devrait servir comme de coup de semonce face à la direction qu’est en train de prendre la région.»

«Irresponsable»

Pratiquement depuis le début des combats, il y a plus de deux ans, les actes et les épisodes les plus abominables sont filmés et diffusés sur les réseaux sociaux. Internet regorge de tueries commises par l’armée régulière de Bachar el-Assad. Les craintes sont vives que ces images, qui circulent dans les deux camps, contribuent encore à nourrir le conflit. «Nous avons atteint le fond du fond de l’abjection», commente Jean-François Leroy, le fondateur du festival de photojournalisme Visa pour l’Image, qui est pourtant coutumier des clichés particulièrement durs. «Cette course à la barbarie n’est dans l’intérêt de personne. Ici, on ne peut se réfugier derrière nulle liberté d’expression. Diffuser ce type d’images, c’est tout simplement irresponsable.»

De fait, certains militants proches de l’opposition rechignent désormais à faire étalage de telles violences. «Nous avons fermé notre site internet précisément pour cette raison, note Tawfik Chamaa, médecin d’origine syrienne établi à Genève et responsable des Démocrates syriens de Suisse. Ces images d’horreur ne font qu’alimenter un esprit de vengeance irrationnel.»

Le cas d’Abou Sakkar semble pourtant différent. «C’est une vidéo qui veut clairement lancer un message d’intimidation, assure Peter Bouckaert. Ses auteurs se sont d’ailleurs arrangés pour adresser l’enregistrement à des sites favorables au gouvernement syrien, spécifiquement dans ce but.»

Des armes à ces «tueurs»?

Alors que certains Etats occidentaux plaident en faveur d’un envoi d’armes à la rébellion, ces images ont de quoi interférer dans le débat. Pour le responsable de Human Rights Watch, pareille vidéo doit en faire partie intégrante: «La dernière chose qu’on souhaite, c’est que des armes puissent arriver entre les mains de ce genre de tueurs.»

Bien qu’il se soit proclamé «indépendant», Abou Sakkar est un commandant connu de la rébellion, par ailleurs de plus en plus éclatée. Venant de Homs, une ville brutalement frappée par l’armée, il serait en charge désormais d’une partie de la frontière avec le Liban. Une région particulièrement dangereuse en termes d’extension progressive du conflit.

La Coalition nationale de l’opposition a assuré «condamner fermement» les actes montrés dans la vidéo. Et le Conseil militaire syrien – qui assure diriger environ 90% de la rébellion armée – aurait déjà commencé à placarder des affiches pour réclamer la capture d’Abou Sakkar.

Pour sa part, même si elle assure qu’il est encore impossible d’authentifier complètement la vidéo, la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Navi Pillay, a enjoint aux groupes de l’opposition armée de mettre fin à ce genre de crimes et de mener des enquêtes sur les violations des droits de l’homme qui leur sont reprochés.

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