Hu Yang, 28 ans, reçoit souriante et sereine au fond d’un Starbucks bondé, derrière le stade des Ouvriers, à Pékin. Sa Porsche Panamera est garée à l’abri des regards, dans un parking souterrain d’un centre commercial mitoyen. Ses ongles manucurés caressent l’écran d’un smartphone, et dévoilent une série d’autoportraits. Pour rien au monde la demoiselle ne retournerait vivre à Mohe, ville du nord de la Mandchourie, un territoire ravagé par la déforestation et saisi par le froid, mais où son père a fait fortune dans le bâtiment.

C’est pourtant grâce à la générosité paternelle que Hu Yang a créé 39yst.com, un site de conseils en santé et en bien vivre. L’entrepreneuse emploie une cinquantaine de personnes et rêve d’un exil américain ou canadien, comme trois Chinois fortunés sur cinq, selon le cabinet de conseil en stratégie Bain & Company.

Hu Yang est une Fu Er Dai ou riche de la seconde génération. Partis de rien, les parents ont bâti des empires industriels en surfant sur l’ouverture économique de la Chine à partir des années 80. Ils ont mis au monde des enfants uniques, bercés par le luxe et fascinés par l’Occident. Aujourd’hui, rien n’effraierait plus ces «petits empereurs» que de poursuivre l’activité familiale.

En février dernier, Lisa Airplanes, un atelier savoyard d’hydravions, fut sauvé de la faillite par un Chinois de 25 ans, diplômé d’Oxford. Son père, patron d’une carrière de phosphate du Sichuan, lui a offert cette entreprise high-tech pour 15 millions d’euros. «Beaucoup de nouveaux riches chinois cherchent une «danseuse» pour leurs enfants qui n’ont ni l’envie de faire comme eux, ni l’énergie pour commencer à zéro, au bas de l’échelle», analyse Bruno Bensaid, un Français à Shanghai aidant les entreprises hexagonales en souffrance à trouver des repreneurs chinois.

Sur la Toile chinoise, ces Fu Er Dai sont honnis non pas pour leur fortune, ni même pour leur mauvais goût (le soir, les parkings des meilleures salles de jeu en réseau du centre-ville sont envahis de Lamborghini chrome ou de Bentley rose façon Hello Kitty) mais pour les privilèges et l’impunité dont ils jouissent au quotidien.

A 26 ans, Shuang Zhi en est l’édifiante incarnation. Son père est un ancien ouvrier de la sidérurgie. Après avoir appris l’anglais seul, il est devenu vendeur d’aluminium et de cuivre chinois pour l’étranger. Le fils n’a jamais travaillé, malgré un diplôme en comptabilité à l’Université nationale d’agriculture et un BA d’économie à l’Université du Colorado… où il n’a pas encore mis les pieds. La famille est installée au dernier étage de «la Résidence des Perles à la Vue Impériale», un complexe résidentiel huppé à l’ouest du quatrième périphérique de Pékin.

Shuang Zhi passe ses journées à zigzaguer dans les embouteillages pékinois au volant d’une Porsche Carrera 911 décapotable. Sous le siège passager, prêts à être dégainés: un macaron de délégué de la Conférence consultative politique du peuple chinois et un faux permis de conduire militaire, avec sa photo en uniforme d’officier d’artillerie. «Cela me permet de stationner n’importe où. Le mieux serait d’avoir une plaque de diplomate (noire et rouge) mais mon père est farouchement contre.» Shuang Zhi est le doyen du Roadster Team, un club de Fu Er Dai pékinois, amateurs de voitures de sport.

Après deux heures de bouchons à klaxonner d’impatience, Shuang Zhi fait découvrir son appartement, acquis il y a six mois pour 4 millions de yuans, soit 238 années du salaire minimum local. «Mon père me l’a offert car il veut que je me marie. Pour l’instant, je n’y vis pas. C’est surtout pour accueillir les copains.» C’est ici qu’il les nargue avec sa collection de baskets Nike en série limitée, son écran monumental relié à la Play­Station, et toutes ces pièces vides dont les portes s’ouvrent comme à bord du vaisseau spatial imaginaire USS Entreprise.

C’est pour des garnements comme Shuang Zhi que Sara Jane Lo, née à Hongkong, formée à Harvard puis à la Villa Pierrefeu, a lancé l’institut Sarita en mars dernier, à Pékin. A seulement 27 ans, elle enseigne l’étiquette à une quarantaine de Fu Er Dai, de Chongqing, Dalian, Shanghai notamment. «Les filles reviennent avec la même coupe, la même tenue que moi, dès le deuxième cours. Je leur sers de référence», explique-t-elle lors d’une conférence offerte à l’ambassade de Suisse à Pékin.

A raison de 100 000 yuans (12 700 euros) les douze journées de leçons de choses, Sara Jane s’assure que chacun saura prononcer correctement «Hermès», patientera sagement à la file d’attente d’un supermarché, ne s’installera pas à une table de huit s’il dîne seul dans un restaurant ou s’abstiendra de demander le salaire de son interlocuteur dès la première rencontre. «Les bonnes manières font les bonnes valeurs», assène-t-elle à ces fils et filles à papa, persuadés d’être les nouveaux Gatsby chinois.

Sous le siège de la Porsche: un faux permis militaire. «Comme ça, je peux me garer partout»